Ne tirez pas sur le sculpteur!

Dans les saloons du Far West, où sifflaient les balles et pleuvaient les coups, des affiches réclamaient aux cow-boys, shérifs et autres Dalton d’épargner à tout le moins le gars qui pianotait au fond, embauché sous vain espoir d’adoucir les moeurs : « Ne tirez pas sur le pianiste ! »

Généreux conseil, relayé vers d’autres innocents artistes, tombés sous les balles perdues.

Ne tirez pas sur le sculpteur non plus, mort ou vif ! avais-je envie d’exhorter le badaud face au vide béant laissé depuis une semaine par L’homme–caméra, la sculpture-hommage de Charles Daudelin au cinéaste de Mon oncle Antoine. C’est qu’elle n’avait démérité de rien, cette oeuvre-là. Son auteur non plus, qui aura créé aussi à cette image les trophées des défunts prix Jutra. Manque de pot !

Coin Clark et Prince-Arthur, dans l’ancien parc Claude-Jutra, j’avais l’habitude de saluer L’homme-caméra, lisant au passage les phrases du cinéaste gravées sur le médaillon central : « La vocation du cinéma est d’incarner la vie. Notre postérité exige qu’on le protège pour qu’il garde en mémoire non pas seulement ce que l’on pense, mais comment on le parle, le rythme de nos rires, la chanson de nos pleurs, pour qu’il capte à jamais les aujourd’hui qui passent, pour qu’il rende à l’éternité notre fait, notre geste et notre dit. »

Jolie phrase. Mais, me direz-vous, les allégations de pédophilie… Je sais, on sait, nous savons. La pédophilie, non ! Sauf que cette malheureuse sculpture avec sa bouille rappelant l’oeil des anciens objectifs de caméra évoquait aussi l’aventure de notre septième art à l’ONF. Chargée de sens. Et pas juste de mauvais sens justement, mais création à dégaine presque artisanale, avec clin d’oeil à Michel Brault, l’ami de Jutra, qui bricolait des appareils pour leur conférer la souplesse de capter le réel.

Par contumace

Vandalisée, pendue par contumace à la place du cinéaste disparu, cette sculpture, à l’heure du scandale alors que le nom de Jutra s’effaçait. Un gros graffiti PEPE PEDO craché sur elle à l’encre rouge comme lettres de sang, lui valut par prudence d’être ensuite encaissée dans le bois. Puis tassée de là. Pauvre sculpture !

Oh ! L’homme-caméra n’atterrira pas dans l’entrepôt d’un ferrailleur. Plutôt sur l’étagère d’un entrepôt municipal, en attendant la poussière retombée. Et peut-être ressuscitera-t-elle un jour pour un hommage plus neutre, dans un autre lieu, sans le nom du proscrit, tout en conservant, espérons-le, sa magnifique citation intacte.

Proust jugeait l’art supérieur à la vie et aux créateurs, qu’il voyait puiser leur inspiration à des sources plus pures qu’à leurs instincts tortueux. On lui donne raison.

Une pensée aussi à Charles Daudelin, l’artiste derrière la sculpture, mort en 2001 à 80 ans sonnés, sans prévoir que la postérité barouetterait ainsi ses oeuvres. Ce grand pionnier de l’art public doit se retourner à répétition dans sa tombe, tandis que sa famille s’attriste. Quand le sort s’acharne, et le désamour, et l’indifférence…

Car elle était aussi de Charles Daudelin, cette Agora qui devait être démantelée dans le brouhaha du réaménagement au carré Viger. Sans le tollé soulevé en juin 2015 par la famille et le milieu culturel, la Ville l’aurait démolie, comme prévu.

De mauvaise réputation depuis belle lurette, l’oeuvre en question. La vocation de ses pergolas d’abriter des kiosques, un café, un marché s’était égarée en chemin. Mastodot, sa voisine, grande cuve de cuivre à remplir d’eau pour se déverser en cascade dans l’Agora, s’était tarie. Les espaces paysagers dont rêvait Daudelin n’ont jamais verdoyé. Squatté par les sans-abri, le carré Viger était un coupe-gorge à fuir à grands pas, comme ses sculptures maudites. Misère !

Symboles de désolation

Ainsi des oeuvres conçues pour la vie se transforment-elles parfois en symboles de désolation. Sans que l’artiste y soit pour quoi que ce soit.

Quant à la volte-face municipale visant au verdissement des pergolas de l’Agora en août 2017, elle prouve que les protestations du milieu culturel portent parfois leurs fruits. Y’a de l’espoir. On lance des hourras à Charles Daudelin.

N’empêche ! C’est à se demander si les Québécois aiment vraiment leurs artistes ? Fiers bien sûr, quand Yannick Nézet-Séguin s’illustre en décrochant la haute fonction de directeur musical du Metropolitan Opera de New York dès 2020, ou quand Xavier Dolan remporte des prix à Cannes. Ils aiment les gagnants, adoubés ailleurs, et les illuminations magiques de Moment Factory semées d’une ville à l’autre.

Mais quand tant de voix taxent d’assistés sociaux de luxe ceux qui tâtonnent encore dans le noir pour capter une lumière, quand des oeuvres publiques se souillent dans nos parcs, s’effacent sous les ricanements ou dans l’indifférence, on songe qu’une fibre de sensibilité collective manque à l’appel. Tout se confond dans l’émoi d’un scandale ou d’un désaveu. Les oeuvres n’ont rien fait de mal. Même qu’elles parlent à l’oreille de qui les écoute. Tirez ailleurs ! a-t-on envie de lancer à la ronde. Vibrez ensuite !

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4 commentaires
  • JC Lachance - Inscrit 9 juin 2016 09 h 42

    Bravo!

    Comme vous résumez bien la situaion! On dirait qu'on ne peut plus faire la part des choses. Tout est devenu extrême, y compris nos jugements de valeur. C'est rendu que, comme peuple, on a honte de nous-mêmes. Je trouve déplorable que l'on jette le bébé avec l'eau du bain. On a perdu tout sens d'orientation à commencer par ceux qui nous dirigent; on est comme des poules pas de tête.

  • Marie-Claude Delisle - Inscrite 9 juin 2016 11 h 01

    Les oeuvres n'ont rien fait de mal, non !

    Alors que le coeur me saigne encore au souvenir de l'affaire Jutra, vous nous soumettez une fois de plus les mots les plus justes, votre véritable amour de l'art et de ses oeuvres, votre immense respect pour la culture et témoignez d'une rare et si fine sensibilité. Merci de prendre soin ainsi de l'âme, Mme Tremblay !

  • Philippe Dubé - Abonné 9 juin 2016 15 h 53

    Tout ici est dit

    Le déchaînement collectif qu'a suscité la publication du brûlot janséniste de YL en dit long sur le mal qu'on a toujours eu à chasser le mal pour les plus bigots d'entre nous. Le délire hygiéniste ne mène nulle part, sauf à créer du vide partout. En voulant combattre le mal, comme la maladie d'ailleurs, à coup de surdose d'antibiotiques, on en vient qu'à tuer la Vie et l'Art qui en fait intimement partie. "Déboulonner un mythe" disait-il, c'est tout compte fait détruire le peu de vie qui nous reste comme société. L'art dans la rue (Clark et Prince-Arthur) ne sera plus. À vouloir faire le bien, on peut parfois faire très mal. Merci madame Odile, votre aile m'a touché encore de sa belle plume.

  • Hélène Paulette - Abonnée 9 juin 2016 17 h 27

    On a trouvé la solution au Ministère...

    Nous avons maintenant droit à un art public ludique et insignifiant! Personne jamais n'y trouvera à redire. Quand Labeaume aime ça, c'est tout dire.