Aux bonheurs d'Alphonse

Alphonse est heureux. Son fils, Alphonse, de la dix-neuvième génération des Alphonse, l'est aussi. La généalogie du bonheur s'étend sans doute au-delà mais ça, l'histoire ne le dit pas. Le bonheur ici se vendange à l'hectare, 45, plus précisément, soit 36 plantés en sauvignon et neuf en pinot noir, au coeur même des meilleures parcelles de Sancerre. Mais avant d'être dans le pré, ce bonheur est avant tout dans le coeur d'Alphonse, là où se sème et se laboure l'intention qui transposera à son tour sur le terrain les meilleurs fruits du monde. Sans décalage. Sans maquillage. Là-dessus, je partage entièrement l'avis du journaliste français Michel Bettane lorsqu'il reconnaît qu'avec les Jean-Dominique Vacheron (Sancerre) et Didier Dagueneau (Pouilly-Fumé), Alphonse Mellot du Domaine de la Moussière est l'un des maîtres incontestés du sauvignon blanc. Toutes latitudes confondues.

Il suffit d'ailleurs de se badigeonner le bourgeon gustatif avec sa cuvée 2002 en Sancerre au Domaine de la Moussière (29,60 $), touchée littéralement cette année par la grâce, une petite merveille de transparence, de vitalité et de précision qu'une touche subtilement boisée souligne un peu plus. Sauvignon de nez, de bouche... de bonheur (***1/2, 2). Faut dire que les Alphonse prennent les moyens mais surtout les risques appropriés. Quarante personnes pour bichonner 45 hectares de terroirs biologiquement entretenus, densité de plantation de 7000 pieds à l'hectare, conduite et taille de la vigne rigoureuses et précises (ébourgeonnage seulement) et vendanges bien sûr effectuées bien avant les maturités par une machine à vendanger dernier cri. Mais non! C'est juste une blague, question de voir si vous me suivez!

Reprenons. Vendanges manuelles triées à la vigne comme au chai, à l'optimum de maturité. Comme, par exemple, en 2002 où, vu le caractère exceptionnel du millésime, l'on a procédé sur les pinots noirs à la création de deux cuvées distinctes: Les Demoiselles (argiles à silex) et Grands Champs (calcaire) qui s'ajoutent à la formidable cuvée Génération XIX (vieilles vignes sur sous-sol de marnes) dont l'expression semble réunir le caractère des deux cuvées précédentes. Dans l'ensemble, des fruités précis et très purs modulés harmonieusement par le caractère minéral du terroir. Telles des notes de musique accrochées sur une portée. C'est à ce joli concert qu'Alphonse (père) nous conviait cette semaine avec sa cuvée Edmond (barriques neuves en partie). Pour notre bonheur cette fois.

Cuvée Edmond 1991 (n.d.): 12 ans plus tard, après un millésime de gel, un blanc sec accompli, lumineux, ample et long avec sa finale de pomme qui évoque un chenin sec. À boire (***1/2, 1).

Cuvée Edmond 1994 (n.d.): discrétion, précision, fraîcheur et allonge minérale légèrement amère qui lui donne beaucoup de panache sur la finale. À boire (***, 1).

Cuvée Edmond 1995 (n.d.): bel or jonquille, parfums lents à s'ouvrir derrière une bouche texturée, généreusement fruitée, mûre et profonde. En excellente forme (****, 2).

Cuvée Edmond 1996 (n.d.): un sauvignon complet derrière sa robe jeune et lumineuse. Vitalité et puissance sur un ensemble complexe, racé, élégant, modulé encore une fois avec une précision inouïe. Longue, très longue finale (****_, 3).

Cuvée Edmond 1997 (n.d.): une cuvée qui a eu de meilleurs jours en raison d'une évolution plus rapide.

Cuvée Edmond 1998 (n.d.): un rien austère pour le moment avec une matière fruitée qui commence à passer le relais aux caractères d'évolution balisés par le minéral du terroir. Long. Attendre (***1/2, 2).

Cuvée Edmond 1999 (60 $): un 99 brillant à plus d'un titre. Robe très saine (or vert), arômes subtils, tenaces, mûrs et très séduisants et bouche rigoureuse, découpée dans du papier de soie. Sensuel et long. Une signature de terroir encore une fois (****, 2).

Cuvée Edmond 2000 (67 $, à venir): tout ici respire le bonheur discret mais avec, derrière, un pouvoir suggestif incroyable. Un vin magnétique qui vous colle aux lèvres avec un fruité plus vrai que vrai, une structure verticale à donner le vertige et une densité parfaite. Longue garde prévisible (****1/2, 3).

Cuvée Edmond 2001 (à venir): un sauvignon rigoureux, tendu comme une ficelle aux arômes et saveurs de fruits blancs et d'épices. Pas un gramme de compromis ici (***1/2, 2).

Les Demoiselles 2002 (91 $ à venir): pur bonheur de pinot noir, floral à souhait, au fruité croquant finement brodé sur une constitution moyenne. Homogène mais surtout très fin. Pas donné cependant (***1/2, 1).

Aux Grands Champs 2002 (106,50 $, à venir): quelle expression éclatante et édifiante du pinot noir ici! Couleur et sève fruitée texturée, à peine boisée, minérale et longue. Matière, race et élégance. Top! (****, 2).

Génération XIX 2002 (122 $, à venir): une idée de grand cru, concentré sans être lourd, d'une mâche fruitée encadrée avec ce qu'il faut de bois neuf, long et bien nourri jusqu'en finale. Du grand pinot! (****1/2, 3).

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Info SAQ: % (514) 873-2020, 1 866 873-2020 ou www.saq.com. Potentiel de vieillissement du vin: 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus.

jean-aubry@vintempo.com

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Les vins de la semaine

La bonne affaire

Mouton Cadet blanc 2002, Bordeaux (13,30 $)

Plutôt vif dans ce millésime, ce blanc sec, léger et filiforme, percute sur le zeste avec conviction, sans s'enfarger dans les fleurs du tapis. Économe et efficace, surtout sur les crevettes grillées. (1) Note: 2,5/5

Les syrahs

Crozes-Hermitage Les Pierrelles 2000, Belle & Fils (22,50 $)

Éclat et fraîcheur fruités, matière fine, presque charnue, sensuelle et... gourmande! (1). Note: 3/5

Saint-Joseph 2001, Coursodon (31,25 $)

Riche et colorée, plus substantielle et profonde que la syrah précédente, veloutée et persistante. La carafe s'impose ici.(2) Note: 3,5/5

La primeur en blanc

Château Calissanne Cuvée Prestige 2002, Coteaux D'Aix en Provence (20,70 $)

Clairette et sémillon pour parts égales relèvent ici un profil aromatique net, frais et délicat avant de poursuivre sur une bouche alerte soulignée avec finesse et équilibre. Finale précise doublée d'une pointe d'amertume stimulante qui devrait faire nager le bar grillé au fenouil. (1) Note: 3/5

La primeur en rouge

La Cuvée Mythique 2000, Vin de Pays d'Oc, Les Vignerons du Val d'Orbieu (20,70 $)

42 micros cuvées issus d'une mosaïque de terroirs, une étiquette qui ne paie pas de mine et un vin pas très loin d'être mythique en effet. Mais ce qu'il y a de convaincant ici, c'est cette acidité naturelle qui porte à elle seule la fine trame tannique rehaussée d'une palette fruitée et épicée des plus crédibles. Densité, élégance, fraîcheur: tout y est. (2) Note: 3,5/5

Le vin plaisir

Château de Chasseloir, Cuvée des ceps centenaires 2000, Muscadet de Sèvre et Maine sur lie (17,75 $)

Parce qu'il est sous-estimé, ce grand blanc sec demeure encore une des meilleures affaires sur le marché mondial du vin, rien de moins! Une cuvée enlevante qui, après trois ans de bouteille, commence à révéler l'expression de finesse, de fraîcheur, de densité et de profil minéral typiques des melons de vieilles souches bien nés et bien vinifiés. (2)Note: 3,5/5

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