Gare au gorille

Des insultes, des menaces de mort et une pétition. Oui, une pétition, qui a rassemblé sur le site Change.org 489 000 signatures — c’est presque autant que la population complète de Laval et celle de la Côte-Nord réunies — pour réclamer que des mesures soient prises contre les parents du p’tit gars qui s’est retrouvé le 28 mai dernier dans la fosse d’un gorille au zoo de Cincinnati aux États-Unis, forçant l’abattage de l’hominidé pour protéger l’enfant.

La mort de Harambe — c’était le nom de la bête — a une nouvelle fois fait émerger, la semaine dernière, cette violence inouïe qui s’empare des réseaux sociaux pour tout et souvent pour rien en temps normal, et qui s’amplifie de manière effrayante face à quelques drames humains, particulièrement lorsqu’ils impliquent des animaux. Rappelez-vous : cette haine extraordinaire, portée par des masses d’ordinaires au scandale facile, lors de la mort de Cecil le lion, l’an dernier, tué par un dentiste du Minnesota durant un safari au Zimbabwe.

Pour le gorille, la mobilisation en ligne a suivi la même triste trame, avec ces foules dématérialisées qui ont hurlé contre les parents de l’enfant, réclamé la destitution de leur droit parental ou le placement dans un environnement familial plus sécuritaire du garçon ayant déjoué la supervision de ses parents pour partir à la rencontre de King Kong ou de Roi Louie du Livre de la jungle. Une poignée d’internautes ont même publiquement souhaité que le destin de Harambe, brisé par les balles des gardiens du zoo, devienne à l’identique celui à réserver à ce couple indigne responsable de la mort de l’animal.

En 140 caractères, dans l’urgence d’exister dans le regard numérique de l’autre, dans la fureur de l’instant, la nuance, la poésie et la raison sont généralement ailleurs.

Acceptation sociale angoissante

 

La redondance de cette justice populaire pixelisée, de ces appels à la vengeance par le meurtre, par la privation, par l’humiliation portée sur la place publique par des citoyens dont on peine à croire qu’ils puissent être à ce point sauvages dans la matérialité de leur existence, n’est pas nouvelle. Et c’est justement ce qui en fait tout son caractère angoissant, terrifiant même, tant elle s’accompagne désormais d’une acceptation sociale dont des sociétés modernes ne devraient jamais se satisfaire.

La semaine dernière, sur Twitter, l’humoriste, producteur et animateur Guy A. Lepage s’est réjoui devant ses 351 000 abonnés de l’histoire de ce père qui, en Ohio, a sauté sur le meurtrier de sa fille en plein tribunal pour le molester, au terme d’un jugement qui a condamné l’ignoble personnage à la prison à vie. Le partage de l’info était accompagné d’un simple « Dommage qu’il l’ait raté ». Oeil pour oeil, dent pour dent : 60 abonnés lui ont répondu : « j’aime », parfois accompagné d’un « mets-en » ou d’un « tellement », rappelant au mauvais souvenir du présent cette indolence et ces sourires béats de masse qui, à une autre époque, s’aggloméraient autour des bûchers pour assister à l’éradication des « sorcières ».

À l’ère du numérique, l’auto-justice, celle qui confère à l’individu, plutôt qu’à l’institution de la justice d’un État de droit, l’exercice de la loi ou d’un code moral défini par ce même individu et ses groupes d’appartenance, a visiblement le vent dans les voiles. Un renouveau qui confirme les pires appréhensions : la mise en réseau des rapports sociaux, l’accélération des échanges, la démocratisation de la production et de la diffusion de l’information devaient faire faire un bond en avant à l’humanité, lui ouvrir une fenêtre plus large sur le monde, les autres, la diversité, sur la connaissance… Confrontée à la mort d’un gorille, cette modernité est surtout en train de nous faire régresser en ramenant l’homo connecticus à ce stade primitif d’une justice incarnée par quelques grandes gueules, du goudron et des plumes.

Sans gêne

 

Facebook, Twitter et consorts ne font pas que conforter l’ordurier du quotidien dans sa pratique de l’insulte facile. Ils enlèvent aussi la gêne à l’inquisiteur, au délateur, à l’accusateur amateur, stimulent la mise en accusation sur la place publique sans ou avec trop peu de preuves, réécrivent en majuscule le V de Vendetta, érigent en norme le principe des représailles et de l’expiation, le tout dans cette légèreté que confèrent des environnements où l’engagement social, le mépris ordinaire et le divertissement s’expriment désormais sur un pied d’égalité.

Une femme qui a eu le malheur de porter exactement le même nom que la mère de l’enfant du zoo de Cincinnati s’est fait traiter de tous les noms, la semaine dernière sur Facebook, dans l’aveuglement de la haine. La vraie mère, elle, a dû fermer son compte, pour trouver un peu de répit, et désormais pouvoir se demander, loin des cris et des appels au châtiment, qui du gorille ou de l’humain a finalement le plus d’intelligence et de hauteur.

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