Les robots, le travailleur et son chien

Les robots arrivent. Ils ne prendront pas tous les emplois, mais ceux qu’ils laisseront — ou créeront — risquent de creuser encore plus les inégalités.

Le géant taïwanais Foxconn a annoncé, la semaine dernière, le remplacement par des robots de 60 000 de ses 110 000 employés à ses usines de Kunshan, en Chine. Le fabricant des téléphones intelligents d’Apple et de Samsung a assuré à la BBC qu’il voulait garder les travailleurs remplacés en les formant afin « qu’ils se focalisent sur des éléments à plus haute valeur ajoutée du processus industriel, la recherche et développement, le contrôle procédé et le contrôle qualité ».

La nouvelle semble confirmer les conclusions de cette étude de 2013 d’experts d’Oxford de 2013 souvent citée et estimant que près de la moitié (47 %) des emplois aux États-Unis étaient susceptibles d’être robotisés d’ici les 10 à 20 prochaines années.

« Les usines du futur n’auront plus que deux employés : un travailleur et un chien, résumait au début de l’année Carl Bass, p.-d.g. d’Autodesk, un concepteur de logiciel 3D. Le travailleur sera chargé de nourrir le chien et le chien sera là pour empêcher le travailleur de toucher à l’équipement. »

Les emplois le plus à risque ne se limitent toutefois pas au secteur manufacturier, précisait l’étude d’Oxford. Les plateformes numériques, les données massives, l’Internet des objets, les voitures sans conducteur et l’intelligence artificielle promettant aussi une mort presque certaine aux agents de crédit, commis de bureau, vendeuses de magasin, assistants légaux, cuisiniers de restaurant rapide et autres gardes de sécurité.

Pas de chômage technologique massif

Une nouvelle étude de l’OCDE est venue considérablement nuancer ce portrait le mois dernier. Accordant une plus grande attention à la nature précise de chaque type d’emploi, on y conclut que 9 % seulement des emplois aux États-Unis (et au Canada) comptent au moins 70 % de tâches automatisables. Cette proportion varie de 6 % en Finlande et en Estonie à 12 % en Allemagne ou en Espagne en fonction du mode d’organisation de leurs économies et de leur degré d’avancement sur le chemin de l’automatisation.

Une plus grande portion d’emplois (25 % aux États-Unis et 23,5 % au Canada) ne serait pas menacée de disparition, mais semble promise malgré tout à de grandes transformations, avec entre 50 % et 70 % des tâches automatisables, ajoute-t-on.

Un « chômage technologique massif » — comme disait déjà Keynes dans les années 1930 — devrait néanmoins être évité. D’abord parce que toutes ces estimations tendent à surestimer le degré d’intégration des nouvelles technologies. Aussi parce qu’on estime que chaque nouvel emploi dans les hautes technologies entraîne la création de cinq autres emplois complémentaires. Enfin parce qu’il arrive que l’augmentation de la productivité se traduise par une réduction du temps de travail plutôt que par des pertes d’emplois.

Pas tous égaux devant les robots

Tous ne seront cependant pas égaux devant les robots, prévient l’OCDE. Si l’emploi de moins de 5 % des travailleurs avec un diplôme universitaire est fortement à risque, cette proportion grimpe à 40 % chez ceux qui ont un niveau d’instruction inférieur au deuxième cycle du secondaire.

L’avenir, à l’ère des nouvelles technologies, semble appartenir aux emplois qui obligent à s’adapter sans cesse à des informations nouvelles, qui nécessitent des compétences interpersonnelles et qui forcent la résolution de problèmes non structurés, rapportent les experts.

Déjà, on voit dégringoler, depuis une douzaine d’années, la proportion d’emplois dits « intermédiaires routiniers » alors que, d’un côté, augmentent les emplois hautement qualifiés et « intermédiaires non routiniers » et que, à l’autre extrémité du spectre des revenus, se maintiennent ou augmentent un peu les emplois non répétitifs et peu qualifiés, comme les services d’aide et de soins aux personnes, qui sont difficiles à automatiser.

Cette polarisation des emplois et des revenus est renforcée par l’économie dite « des petits boulots » ou « à la demande », qui a explosé avec les plateformes numériques comme Uber, Airbnb, TaskRabbit et YoupiJob. Bien que ce phénomène soit encore récent, admet l’OCDE, il semble surtout servir le développement d’emplois autonomes précaires en dehors des cadres habituels du marché du travail, avec son salaire minimum, son assurance-emploi, ses régimes de retraite ou ses conventions collectives.

Bien que le risque de chômage technologique puisse être écarté, dit l’OCDE, il est à craindre, si cette polarisation du marché du travail se poursuit, que les travailleurs soient ainsi « plus nombreux à se retrouver coincés dans des emplois peu qualifiés et mal rémunérés, avec peu de possibilités de franchir le fossé de plus en plus large les séparant des emplois assurant un bien-être suffisant ».

Le Forum économique mondial a fait grand cas, cette année, à Davos, de la « quatrième révolution industrielle ». Son président fondateur, Klaus Schwab, y a fait un rappel. « Les nouvelles technologies, aussi remarquables qu’elles puissent paraître, ne sont fondamentalement que des outils faits par des personnes, pour des personnes. [Aussi], nous devons nous assurer que l’innovation et la technologie continueront à mettre les personnes au premier plan, en nous propulsant vers un développement durable et inclusif. »

1 commentaire
  • Jean-François Trottier - Abonné 5 juin 2016 11 h 07

    Que répondre, sinon Enseignement ?

    Il est à prévoir la disparition inévitable des usines installées dans les pays émergents ou carrément pauvres, du moins pour les entreprises "occidentales" et les multinationales. pour se rapprocher du marché tout simplement.
    Reviendront-elles aux USA, Canada, Europe ? Pas si sûr. Tout dépend de la "volonté" des gouvernements de réduire leurs impôts à rien... ou mieux.
    Mais alors, en quoi ce "retour" sans employés, donc sans syndicat, normes de travail, sécurité et autres empêcheurs de capitaliser sauvagement sera-t-il avantageux pour lesdits gouvernements ?

    Question subsidiaire : comment se porte la caisse électorale, mon petit monsieur?

    Il reste que ce sera difficile à justifier : des subventions ou avantages à une compagnie qui n'apporte aucune job, faut penser aux gros titres.

    Une des réponses probables est l'esclavage : un travail pour être nourri et logé.

    Restent donc les matières premières, depuis l'eau jusqu'au steak en passant par les mines, l'énergie et l'agriculture, et beaucoup les services.

    La mission usinière du Québec tire à sa fin.

    C'est pourquoi l'argent perdu en éoliennes devient si important.

    C'est pourquoi l'enseignement est de plus en plus essentiel. Nécessaire comme l'eau. Gratuit et généralisé, immédiatement.
    Hier est trop tard.