D’origines et de terroirs

Un exemple de complantation (des cépages variés plantés en foule), ici en Grèce.
Photo: Jean Aubry Un exemple de complantation (des cépages variés plantés en foule), ici en Grèce.

Certains trouveront leur bonheur à la lecture d’un bon bouquin, en écoutant un morceau de musique, sous la tonalité « cuisse de nymphe émue » de leur rosé estival ou à la gustation de la toute première gorgée de bière fraîche après l’effort. Plus que louable.

Moi, c’est en rencontrant des vignerons. Chacun son truc, je sais. J’en croisais deux cette semaine, ici, au Québec. Ce qui me frappe chaque fois ? La propension qu’ont ces gens de la terre à emporter dans leurs valises les différents terroirs de leurs vignobles respectifs. À quelques cailloux près. C’est une image, bien sûr.

Pas facile à déraciner, un vigneron. Son corps est sans doute ici, mais sa tête est ailleurs. Entre un feuilleté d’argile, dans ses silex et calcaires, marnes kimméridgiennes et autres schistes granitiques coincés entre deux failles nées du Cénozoïque. C’est plus fort qu’eux. Mais rassurant aussi.

Photo: Jean Aubry Un exemple de complantation (des cépages variés plantés en foule), ici en Grèce.

Un vigneron parlera avant tout de lieu et d’origine, bien avant cépages et météo, qui sont, de toute façon, interchangeables sur la planète vin. À moins de faire commerce de « vin boisson », les « vraies affaires », c’est dans le sous-sol que ça se passe.

Mais quelle perspective en a le consommateur lorsqu’il débouche, chez lui, une bouteille de vin ? On est loin de la terre au verre. Flairer l’origine ne va pas de soi. Prenons la France. Une origine, oui, mais encore. La Bourgogne ensuite, voilà qui est plus précis. Puis, telles ces poupées gigognes qui s’enchâssent, Côte d’Or, Côte de Beaune, Meursault et — histoire de soûler votre GPS — 26 ares d’argilo-calcaires de Meursault-Perrières où officie, par exemple, Jean-Marc Roulot.

Boit-on alors du Roulot ou du chardonnay bien né d’un minuscule morceau d’hectare ? Les sommités en la matière avancent que ce seront toujours ces minuscules 26 ares d’argilo-calcaires, en fin de compte, qui assureront dans le temps l’empreinte, voire la pérennité de l’ADN terroir sur le végétal. Comme si la signature de l’homme, telle la pointe émergée de l’iceberg, s’effaçait à la longue sous le discours fort et tenace du sous-sol immergé.

Minéralité et terroir

« La minéralité d’un vin ne se sent pas mais se goûte », avançait cette semaine Rajat Parr, propriétaire vigneron de Sandhi Wines et copropriétaire du Domaine de la Côte, en Californie, mais surtout un dégourdi en matière de terroir. Sur ce chapitre, le sommelier en connaît un rayon. Ce qui ne l’a pas empêché de consulter ce même Jean-Marc Roulot, histoire de glaner du conseil.

Situés à une dizaine de kilomètres de l’océan Pacifique, entre San Francisco au nord et Los Angeles au sud (plus précisément entre San Luis Obispo et Santa Barbara), vignobles et parcelles, plantés entre 250 et 500 mètres d’altitude, toujours bien rafraîchis par les vents froids de la côte, expriment avec une considérable énergie les sous-sols de graves siliceuses, de coquillages pulvérisés et de diatomée blanche. Tout pour assurer cette tension typique aux vins mordant le terroir.

Une démarche parcellaire à la bourguignonne, une densité de plantation et des cépages dont on s’aperçoit graduellement qu’ils ont été plantés aux bons endroits. Au-delà de la technique, il y a ici du terroir qui « se goûte », interaction entre un pH bas (et son corollaire acidité élevée) et des sels et oligo-éléments faisant littéralement saliver le cobaye.

C’est le cas avec les chardonnays Sandhi Rita’s Crown 2012 (82 $ – 12603837 – (5 +)★★★1/2 ©), très précis, vibrant et très focalisé, le tout à peine caressé par le boisé, ou Sandhi Bent Rock 2012 (132 $ – 12603853 – (5 +)★★★★ ©), où les vignes fichées sur des sols de silex purs offrent une réverbération fantastique à la fois du fruit, mais surtout du terroir. Décoiffant !

Nous ne sommes pas en reste du côté des pinots noirs. Nettement, les profils se dessinent entre les fruits de deux parcelles parmi les six faisant partie du Domaine de la Côte. Ce Santa Rita (sous-sol d’argile ferrugineux) ample et parfumé, doté d’une épaisseur, d’un bon volume (5 +)★★★1/2), et ce magnifique Bloom’s Field qui m’a semblé plus fin, plus délicat, élégant, comme si sa texture fruitée s’inspirait fortement du… comment dire… minéral ? (5 +)★★★★ ©. La démarche de Rajat Parr inspire. Elle trace déjà le profil de ce que la Californie offrira de plus pertinent dans les années à venir. Histoire à suivre.

Domaine Marcel Deiss : le génie du lieu

Synthétiser la démarche de la famille Deiss ne se résume pas en criant ciseau. Ou sécateur. Mais elle a le mérite d’être claire. De tous les vignerons que je connais, Jean-Michel et son fils Mathieu sont sans doute ceux pour qui le cépage a le moins d’importance par rapport au lieu où il est planté. Seul, ou complanté avec d’autres.

Non pas que le cépage n’ait pas son importance, non. Seulement, lorsqu’un lieu géologique « hors norme » se présente, le cépage s’incline et fait profil bas. En a-t-il d’ailleurs le choix ?

Deiss dira de ces vins de terroir, miroirs du paysage, que « le terroir exprime ici sa marque, domine les autres contingences. Il détermine le style, la personnalité exacte, la physionomie même du vin, en un mot son humanité. Pour les grands crus, l’indication du cépage est souvent superflue tant est forte et parfois contradictoire l’influence du terroir sur son expression habituelle ».

Toujours dans cette optique de vins de terroir, l’homme est persuadé que des cépages variés plantés en foule (complantés) sur des densités de plantation comprises entre 8000 et 12 000 pieds de vigne à l’hectare nuanceraient plus finement l’expression, la sensibilité et, pourquoi pas, la folie du terroir de cru. « En effet, le fait de planter un seul cépage, voire un seul clone du cépage, empêche l’expression complète du terroir, à l’image d’une personne dont le vocabulaire ou l’alphabet trop pauvre empêcherait de dire le monde ou ses sentiments profonds. »

À ces « vins de terroir » (Altenberg de Bergheim, Schoenenbourg, Mambourg, etc.) dont s’enorgueillit la maison s’ajoutent ces « vins du temps, vins de patience » nés de millésimes où l’ampleur de la pourriture noble diversifie plus encore l’expression de l’Alsace viticole. Sans oublier, bien sûr, ces « vins de fruits, vins de l’instant », où domine le cépage qui se veut ici aussi accessible que friand, d’une buvabilité qui rapproche les copains et autre tontons trinqueurs.

Commentée par un Mathieu Deiss d’une rare érudition, la dégustation qui a suivi m’a donné l’impression d’une Alsace survitaminée de par l’énergie pure de cuvées, toutes réalisées à partir de complantation.

Pour tout vous dire, quelque chose se passe ici. Difficile à expliquer. Quelque chose comme une espèce de mouvement circulaire graduellement expansif, dont le pivot central concentre le coeur même du terroir, qui devient à son tour un véritable détonateur minéral. Des impressions tactiles uniques à donner le vertige !

Les bios dégustés

Alsace Blanc 2014 (26,45 $ – 10516490) : la carte de visite de la maison avec pas moins de 13 cépages pour un blanc détaillé et expressif, enjoué et stimulant. (5)★★★

Alsace Rouge 2013 (28,05 $ – 12185410) : un pinot noir en monocépage, ici fort expressif, pourvu de tanins magnifiés sous l’acidité. Du caractère ! (5)★★★ ©

Burlenberg 2012 « La colline brûlée » (n.d.) : complantation de pinots (droits et fins) et autres mutations (beurot, meunier…) pour un rouge dense et rageur, volcanique de tempérament, à l’image de son terroir fumé. Accord : pigeon au sang. (5 +)★★★ ©

Langenberg 2011 « La longue colline » (n.d.) : gracieux, aérien, éveillé côté arômes, avec cette descente en bouche saline et cristalline suintant le granite. (5)★★★1/2

Engelgarten 2012 (47,50 $ – 11687688) : un blanc vertical et ascensionnel par sa droiture aromatique et sa tension minérale forte en bouche, le tout d’une longueur ahurissante. (10 +) ★★★★ ©

Manbourg 2012 (n.d.) : un grand cru qui se rapproche d’un corton-charlemagne par son amplitude et sa sève, sa bouche presque grasse aussitôt infléchie sous l’axe minéral. Impressionnant. (10 +)★★★★

Schoffberg 2012 (n.d.) : riesling, pinot, muscat, chasselas… une cuvée singulière qui intrigue, avec cette impression tactile de talc calcaire qui tisse la trame, la soutient, l’épure et l’allonge. Unique ! (5 +)★★★★ ©

Altenberg 2011 (n.d.) : équilibres souverains pour un grand vin d’une plénitude, d’une opulence, d’une race absolues ! Près de 100 grammes de sucres résiduels lovés autour d’un extraordinaire cocktail salin et sapide à vous tirer des larmes minérales de joie. Grand, très grand vin. (10 +)★★★★★ ©

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2 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Inscrit 3 juin 2016 08 h 15

    Quand vous dites...

    "... sous la tonalité « cuisse de nymphe émue » de leur rosé estival...", doit-on y voir une poétique (distorsion) allusion à ceci?:

    http://www.vinogusto.com/fr/vino/26660/cuisse-de-b

  • Raymond Chalifoux - Inscrit 3 juin 2016 08 h 23

    Dites...

    Et vous avez goûté tous ces "berg" et autre "bourg"la même journée?

    Comment dit-on "je vous hais d'envie" en patois alsacien?