Les cyniques

En fin de semaine dernière, le premier ministre Jean Charest n'avait que de bons mots pour les «intentions nobles» de Lucien Bouchard lorsque celui-ci avait convoqué un sommet à Québec, en mars 1996, pour mobiliser le Québec tout entier dans une croisade contre le déficit. Ah, si seulement ce coquin de Bernard Landry n'avait pas tripoté les chiffres...

Pourtant, l'opposition libérale avait très mal réagi à l'initiative de M. Bouchard. «C'est un exercice de relations publiques qui est vide de sens et qui se rapproche du cynisme le plus répréhensible», avait déclaré le chef du PLQ, Daniel Johnson, qui s'était résigné à y faire acte de présence seulement quand il s'était rendu compte que le Tout-Québec inc. y serait.

Bernard Landry pense très certainement la même chose du grand forum national dont M. Charest a annoncé la tenue à l'issue du conseil général de son parti, mais il a eu le bon goût de n'en rien dire. Cette retenue a d'ailleurs dû lui coûter beaucoup.

«Quand les décisions sont déjà prises, la moindre des choses qu'on puisse faire, c'est de ne pas faire croire aux gens qu'on va les consulter. Il aurait fallu le faire avant plutôt qu'après», disait encore Daniel Johnson.

Il est vrai que Lucien Bouchard avait décidé de s'attaquer au déficit bien avant de convoquer son sommet, mais il avait eu la délicatesse d'en attendre les conclusions avant de présenter un premier budget.

M. Charest, lui, ne s'est même pas soucié de sauver les apparences. Quand il accueillera à son tour les représentants de la société civile, en juin prochain, il y aura belle lurette qu'Yves Séguin aura présenté son deuxième budget et que la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, aura soumis ses prévisions de dépenses. S'il trouvait M. Bouchard coupable du «cynisme le plus répréhensible», je n'ose pas imaginer ce que M. Johnson doit penser aujourd'hui.



On peut comprendre que le premier ministre ne sache plus à quel saint se vouer. Certains de ses ministres commencent à ressembler à des poules sans tête. Sam Hamad faisait franchement pitié à voir la semaine dernière. Dans le dossier du Suroît, c'était «sa responsabilité de reculer», disait-il. La veille, il assurait encore que le gouvernement irait de l'avant coûte que coûte.

Encore faudrait-il que la consultation annoncée ait un objectif clair. «On garde le cap sur ce qu'on a proposé, ce qui, de toute façon, fait l'objet d'un très large consensus au Québec», a dit M. Charest. Pourquoi un sommet s'il existe déjà un très large consensus? S'agirait-il d'un consensus inconscient, qu'une bonne séance de thérapie collective ferait enfin apparaître?

Conduire ce genre d'exercice n'est pas à la portée de tous. Au printemps 1996, Lucien Bouchard disposait d'une autorité morale exceptionnelle. Depuis la campagne référendaire, il était dans une sorte d'état de grâce. Tous les participants au sommet avaient été impressionnés par ses talents de conciliateur, qui lui avaient permis d'arracher, à la faveur de tractations nocturnes particulièrement ardues, une entente sur le déficit zéro.

S'il a réussi à faire oublier cinq ans de déception, l'espace d'une campagne électorale, il y a déjà un bon moment que Jean Charest n'impressionne plus personne. Depuis dix mois, il a été incapable de convaincre les Québécois de la nécessité de son projet de «réingénierie», ni même de l'expliquer convenablement. Comment pourrait-il y arriver au cours d'un sommet de quelques heures? Quand on ne réussit pas à traduire sa vision en mots, c'est généralement qu'on n'en a pas.

Que s'est-il vraiment passé à Davos pour que le premier ministre se retrouve sur la même tribune que les dirigeants d'Alcan sans avoir été prévenu de la fermeture de l'usine d'Arvida alors que le chef de l'opposition en avait été avisé la veille? L'impression qui se dégage de ce mystérieux incident est cependant celle d'un homme qui ne pèse pas très lourd. Or il faut un certain poids pour imprimer une direction à une société.

Si M. Charest avait consulté son ami Lucien avant de faire son annonce, celui-ci aurait pu lui expliquer que le succès d'un sommet est aussi une question de conjoncture. Quand il avait récidivé, à Montréal, pour tenter d'orchestrer une stratégie de création d'emploi, six mois de compressions budgétaires avaient déjà rompu le charme. Déçus, les représentants des organismes communautaires s'étaient réfugiés dans un hôtel voisin, la tête couverte de sacs de papier brun.

«On ne ralentit rien, on n'arrête rien», a prévenu M. Charest. Cette fois-ci, ce sont peut-être les représentants du gouvernement qui devraient prévoir un refuge. Comme Daniel Johnson, certains n'apprécient pas les cyniques.

mdavid@ledevoir.com

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11 commentaires
  • Gaston Beauchesne - Inscrit 12 février 2004 08 h 36

    Il n'est pas à sa place

    Jean Charest est un fédéraliste de la plus grande espèce. À Ottawa, il était dans son élément, dans sa langue maternelle dirais-je, dans un volume de décision fort peu décisif sur le quotidien des gens. Et il a réussi à se faire dégommer de son poste de ministre en intervenant auprès d'un juge. Quel jugement!

    À Québec, placé là par ses amis fédéralistes libéraux qui pensaient nuire aux indépendantistes mais surtout se libérer d'un poids qui pouvait leur nuire, Jean Charest doit délibérer de tous les sujets qui habitent la société québécoise. Il y a toute une différence entre décider si on donnera 2 milliards de plus au Québec pour la santé alors qu'on baigne dans la banque et décider où on mettra l'argent pour régler les problèmes de santé si on n'a pas l'argent du fédéral.

    Jean Charest n'a pas la connaissance profonde du Québec suffisante pour gérer ce pays qui n'a jamais existé dans son esprit depuis le tout premier jour où il a décidé, la couche aux fesses, qu'il serait premier ministre ... du Canada! Jean Charest est un politicien sans aucune autre envergure que celle d'être fébrile au lendemain d'une élection gagnante.

    On ne gère pas le Québec à coups de stratégies électorales. On le dirige avec la conviction que le Québec peut grandir sous notre impulsion. Jean Charest dirige le Québec comme une entité qui ne doit pas trop grossir sous peine de faire ombrage au grand-frère fédéral, et cela n'est pas dans l'intérêt des Québécois.

    Mais l'étape actuelle que vit le Québec aura peut-être une saine conséquence: celle de démontrer combien est inutile l'instance fédérale pour une nation comme le Québec. Il est clair dans mon esprit que le gouvernement fédéral est une pure perte d'énergie et un palier qui ne nous est d'aucune utilité.

    Regardons simplement le travail qu'a à se péter un député fédéral dans un comté versus celui d'un député provincial et l'on découvrira sans peine que l'on paie de gros salaires tout à fait en pure perte. On se rendra peut-être compte que le Québec aurait avantage à prendre la direction de tous les programmes qui le concernent. Et le peuple québécois n'aura plus aucune crainte à sortir du système fédéral dans son ensemble, surtout avec la pureté politique qu'il nous démontre ces jours-ci.

    Finalement, à Québec, on paie grassement un premier ministre qui se croit encore à Ottawa. Un gérant de succursale! Son peuple est canadien. Il nous est prêté pour nous mettre au pas. Non seulement ce n'est pas dans notre intérêt mais on risque de payer un fort prix en intérêt pour cet emprunt forcé.

    Gaston Beauchesne
    Ste-Luce-sur-Mer

  • Marie-France Legault - Inscrit 16 février 2004 09 h 03

    Un fédéraliste de la pire espèce!

    Et vous monsieur Beauchesne, seriez-vous un séparatiste de la pire espèce ?

    Qu'y a-t-il de si repréhensible dans le fait d'être fédéraliste? Est-ce un déshonneur, une déchéance, un virus?

    Être fédéraliste est un droit, que vous ne pouvez enlever, ni mépriser c'est une forme de patriotisme parfaitement justifié. Et monsieur Charest a RAISON de l'être. Le changement de niveau de gouvernement (fédéral à provincial) n'en fait pas un paria.

    ...Car LUI...il reste fidèle au Canada, ce qui n'est pas le cas de Gilles Duceppe et son BLOC.

    ...Les Québécois ont voté majoritairement pour Monsieur Jean Charest, un fédéraliste venu du "méchant fédéral". Il me semble que vous devriez COMPRENDRE...

    ...Les Québécois aiment le Canada. Les séparatistes détestent le Canada et ont pris comme "bouc émissaire" le méchant fédéral.

  • JacquesQc - Inscrit 17 février 2004 08 h 35

    Les commandites: du fédéralisme de la pire espèce ?

    En parlant de " pire espèce " que dire du scandale actuel qui affecte notre grand gouvernement fédéral. Le fédéralisme : une affaire de raison ou une affaire de patronage qui vise à mettre en évidence les vertus de la Fédération ou à rendre visible au Québec le gouvernement fédéral " libéral " par la distribution de ses largesses aux petits copains et amis du régime.

    La réaction face à ce " fédéralisme rentable " pour les petits copains ou amis est presque unanime comme le démontrent les sondages publiés récemment.

    Qu'avez-vous à dire pour votre défense Madame Legault ? La " Grande Passionaria " du fédéral est-elle muette ? Cela me semble suspect !

  • Pierre Denault - Inscrit 18 février 2004 11 h 55

    Imagine...

    En effet, les fédéralistes inconditionnels doivent user leur imagination, en ces temps difficiles.

  • Marie-France Legault - Inscrit 22 février 2004 09 h 27

    Les bénéficiaires du méchant fédéralisme.

    Les nombreuses entreprises QUÉBÉCOISES ont bénéficié des largesses incontrôlées du Fédéral. Ce sont des québécois (plusieurs l'oublient...)qui ont reçu l'argent pour des fêtes, festivals, qui souvent n'ont pas eu lieu ou bien dont les dépenses ont été sur évaluées.

    Attendu que le Fédéral voulait de la VISIBILITÉ au Québec, ce sont des québécois qui sont tombées dans l'assiette au beurre. Ils ont eu la connivence d'autres québécois qui opèrent au Fédéral. L'union des québécois à Ottawa PLUS l'union des québécois au QUÉBEC ont créé le SCANDALE des COMMADITES. Si je me rappelle bien ce programme des COMMANDITES s'adressait uniquement au Québec.

    Donc seuls les QUÉBÉCOIS sont responsables des magouilles, des manigances, des factures virtuelles. Les ontariens, les albertains, les manitobains n'ont rien à voir dans toute cette mascarade.

    S'il y a des fédéraux corrompus à Ottawa, il y en a aussi au Québec: S.G.F./C.D.Q./

    La corruption d'où qu'elle vienne (Fédéral, Provincial) n'est pas à encourager, à excuser.
    Tous les Canadiens sont scandalisés.
    Qui ne le serait pas?

    Et ce n'est pas parce qu'il y a des pommes "gâtées" dans les Fédéralistes
    québécois, que tous les Fédéralistes le
    sont et que le PARTI est à rejeter.

    Tous les ministres et députés ne sont pas malhonnêtes et corrompus.

    Monsieur Duceppe et sa gang semblent insinuer
    que TOUT est corrompu. Il compte obtenir TOUS les votes des québécois. Je ne suis pas certaine que TOUS les Québécois vont embarquer dans le bateau bloquiste qui ne mène nulle part. Il faudrait quand même pas charrier.

    Ce n'est pas parce que c'est bloquiste ou péquiste, que tout est PUR, PUR, PUR.
    La pureté totale est du domaine virtuel.