Perdre la carte

Ce sont 4000 km qui servent à recalibrer ses perceptions. L’équipe de la Chaire de recherche sur les écritures numériques a décidé cette année de ne pas se rendre à Calgary, au congrès de la Société canadienne des humanités numériques, par avion, mais d’y aller par la route, le long des 4000 km de la Transcanadienne qui relie Montréal à la métropole albertaine. Quatre jours de voiture franchement intéressés pour voir, observer, sentir et raconter ce que la technologie ne nous permet plus toujours d’appréhender.

L’expédition a sa base théorique : selon eux, les Google Maps, les GPS, les Expedia de ce monde aujourd’hui régissent l’organisation de nos déplacements et balisent de plus en plus nos mouvements, troublent également notre perception du réel, l’orientent, la dictent et la manipulent parfois. Même chose pour les Wikipedia ou les moteurs de recherche Google, Yahoo et les autres qui, lorsqu’on les interroge, laissent leurs algorithmes ou leurs contenus participatifs choisir les points d’intérêt qu’ils veulent bien, le long d’un trajet, dans une ville ou comme sur d’autres territoires que l’humain cherche à appréhender, celui de la connaissance, de la culture, des sentiments, alouette.

À moins de vivre sous cloche, ou d’être franchement aliéné, impossible de ne pas voir qu’une distance s’est installée aujourd’hui entre la réalité perçue par l’humain par le prisme du numérique et celle qui se joue réellement sous ses yeux. Distance qu’une voiture, de l’asphalte en abondance, un autoradio et du temps suspendu permettent un peu d’appréhender. À la vieille école, quoi !

Décoller le nez de l’instant, de l’algorithme qui organise la pensée numérique, des écrans, de la recommandation, du diktat du « j’aime », du GPS, du tweet assassin, pour voir ce dont ils nous éloignent vraiment : voilà une idée qui n’est pas folle et qui méritait de se répandre ailleurs que sur un voyage entre Montréal et Calgary. Pour sûr.

Risque d’homogénéisation

Sur l’autoroute de l’information (!). Vous vous souvenez, début mai, de cette histoire de fil de nouvelles manipulé sur Facebook pour faire la promotion d’idées politiques et de valeurs et en censurer d’autres ? À l’image d’un GPS qui dicte les déplacements d’humains, les réseaux sociaux cherchent à faire la même chose pour la circulation des idées, avec un risque élevé d’homogénéiser la construction sociale de la réalité des masses qui s’y abreuvent et de laisser l’obscurité s’emparer de certains pans de la réflexion collective sur le présent. Obscurité forcément gênante dans des univers qui promettaient transparence, ouverture sur le monde et qu’un pied ou deux un peu plus souvent en dehors de ces instances de socialisation en ligne permet finalement d’éclairer.

Sur le chemin vers les autres. En matière de rapprochement, le numérique a transformé le désir en marchandise. Allez faire un tour sur Tinder pour voir comment le besoin de rapprochement a dilué son mystère dans des mises en scène photographiques oscillant entre l’ordinaire, le vulgaire, le pathétique et dans des fiches résumant une identité à ses centres d’intérêt et à ses représentations d’elle-même par les valeurs qu’elle consomme. Tout y est pragmatique, bassement physiologique, distant, mais pas vraiment poétique et sensible. Et ce n’est qu’un sevrage qui peut finalement aider les adeptes de la chose à faire la rencontre de la lucidité.

Sur la route du bonheur

À l’image d’un trajet proposé par un GPS, jamais embouteillé sur l’écran, la vie qui se raconte sur les réseaux sociaux est toujours plus belle que celle des autres, sans entrave, sans cône orange, sans nid-de-poule, tout en filtre, sans aspérité, tout en sourire, en festif et en joie de vivre figés dans des images abusant des codes de la publicité. Des codes qui forcément fonctionnent parce qu’on accepte d’y croire, parce qu’ils passent très vite devant nous et dont on ne peut que s’émanciper en prenant le temps de les observer.

Sur le boulevard de la culture. Les services de diffusion en ligne ont-ils vraiment démocratisé l’accès à la musique, au cinéma, à la télévision ou bien ont-ils réduit la diversité de l’offre dans la dictature de leurs algorithmes et anéanti les choix dans la fausse abondance qu’ils exposent ? Une question qui peut trouver facilement sa réponse dans les quatre jours ou les 4000 km dans les méandres du commerce du produit culturel nécessaires pour trouver un album spécifique, un film de niche, un classique négligé, un film controversé et dont les univers numériques, sournoisement, peuvent nous éloigner. Un peu comme le survol d’un territoire empêche d’appréhender les détails, les subtilités, les surprises qu’une route Transcanadienne peut dévoiler quand on prend la peine et le temps de rouler dessus.

2 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 30 mai 2016 08 h 19

    " Sur la route . . . " ( Jack Kerouac )


    Quelle formidable et rafraîchissante initiative !

    Bon Voyage à vous tous !

  • José Igartua - Abonné 30 mai 2016 16 h 59

    Très beau texte, comme toujours!

    Merci encore une fois pour une réflexion bien mûrie, toujours savoureuse.

    Pour la géographie: c'est Edmonton, la capitale de l'Alberta.... ville du reste très néo-démocrate contrairement à Calgary!