Le FMI et le bilan du néolibéralisme

Longtemps considéré comme un gardien de l’orthodoxie néolibérale, le FMI a de plus en plus de réserves à son égard. Comme à l’égard de toute autre recette miracle.

Cette histoire étonnera ceux qui avaient retenu que le Fonds monétaire international (FMI) était le chantre de l’orthodoxie d’une certaine vision du monde faisant l’apologie du laisser-faire économique et d’une stricte rigueur budgétaire.

Il s’agit d’un court article du directeur adjoint de la recherche au FMI, Jonathan Ostry, et de deux autres collègues économistes publié cette semaine dans la dernière édition du magazine de l’institution, Finances et Développement. On s’y demande d’emblée si on n’a pas exagéré les bienfaits des politiques dites néolibérales et on constate notamment que « plutôt que d’apporter la croissance, certaines politiques néolibérales ont aggravé les inégalités compromettant de ce fait la prospérité à long terme ».

Le simple fait que nos trois économistes du FMI parlent de « néolibéralisme » n’est pas passé inaperçu, puisque l’appellation est surtout employée par ses opposants.

Le FMI sait de quoi il parle. Cette doctrine était tellement populaire au sein des grandes institutions économiques internationales basées à Washington, comme le FMI et la Banque mondiale, qu’on en parlait comme du « consensus de Washington ».

Elle stipule entre autres que le marché est plus à même d’apporter le progrès et la prospérité, et que le mieux qu’on puisse faire est de le libérer du maximum de contraintes réglementaires, territoriales ou autres. Conséquemment, le rôle des gouvernements est de se faire le plus petits possible et de garder leurs finances en ordre en réduisant coûte que coûte leurs déficits et leur dette.

Bilan mitigé

Cette approche a eu du bon, estiment nos experts, en aidant par exemple le développement du commerce international, l’investissement et les transferts technologiques dans les pays en développement ainsi que la disparition d’entreprises publiques inefficaces. Mais une partie des résultats n’a pas été à la hauteur des attentes.

C’est le cas notamment de la levée du contrôle des flots de capitaux, qui devait théoriquement assurer une utilisation optimale de l’épargne à travers le globe, mais qui s’est traduite dans les faits par une augmentation de la volatilité et du nombre de crises financières, constate-t-on. C’est le cas aussi de cette idée que la réduction énergique des déficits et de la dette des gouvernements augmenterait chaque fois la confiance des marchés et stimulerait la croissance alors que souvent, les politiques d’austérité équivalent seulement à un coup de frein économique.

Dans les deux cas, « les gains de croissance sont difficiles à trouver », constate-t-on, alors que les coûts, eux, en matière d’augmentation du chômage et des inégalités, sont évidents. Encore pire, on sait désormais que l’accroissement des inégalités plombe « à la fois le niveau et la solidité de la croissance économique » future.

Ces réflexions viennent s’ajouter à d’autres constats du même genre auxquels sont arrivés les experts du FMI ces dernières années. On se souvient entre autres du mea culpa de son ancien économiste en chef, Olivier Blanchard, en 2012, quant au caractère à fois excessif et destructeur des politiques d’austérité imposées à la Grèce. Depuis quelques années, le FMI presse aussi les gouvernements qui ne sont pas déjà trop endettés de profiter de la faiblesse des taux d’intérêt pour stimuler la croissance par des programmes d’infrastructures. Plus récemment, il a mis en garde les gouvernements contre les dangers pour la croissance économique et la stabilité sociale de la montée des inégalités.

Gendarme malgré lui

Ce regard plus critique à l’égard des préceptes du néolibéralisme n’est pas le fait de tout le monde.

Le plus récent exemple en est les difficiles négociations entre le FMI et les Européens cette semaine sur les conditions de la nouvelle tranche d’aide financière à la Grèce.

Estimant ces exigences irréalistes, le FMI a fait savoir qu’il se retirerait de toute l’affaire si les cibles du plan d’austérité imposées aux Grecs n’étaient pas révisées à la baisse et qu’on ne leur accordait pas immédiatement un assouplissement des conditions de paiement de leur dette.

Menés par l’Allemagne, qui sera bientôt en élections, les Européens ont rejeté tout compromis jusqu’en 2018. La population allemande tient à l’imposition d’une discipline économique de fer à la Grèce. Elle exige également le maintien de la présence du FMI qu’elle considère, ironiquement, comme un gage de sérieux et d’intransigeance en la matière.

Notre soi-disant gendarme de l’orthodoxie économique en a été quitte, cette semaine, à remballer ses réserves et à se plier aux exigences des tenants d’une ligne dure à l’égard de la Grèce.

Dans leur article, les trois économistes du FMI en appellent au rejet de tous les dogmes et toutes les recettes miracles. Trop de pays ont suivi avec succès trop de parcours différents pour ne pas faire preuve de plus de prudence et d’humilité quand vient le temps de fixer le chemin à suivre pour assurer la prospérité des nations.

Ils concluent : « les dirigeants politiques et les institutions, comme le FMI, qui les conseillent, ne devraient pas se laisser guider par la foi, mais par les faits ».

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6 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 28 mai 2016 09 h 30

    Mieux vaut tard que jamais!

    Bon, c'est une première étape, reste à voir comment cette réflexion se fera sentir avec, entre autre, la réforme entreprise en France et qui se bute au refus de la population. La sortie de l'affaire des Panama Papers a-t-elle un impact sur cet avoeu? Probablement puisque cela met en évidence la mainmise du 1% et le fait de constater ce courant de répression économique mis-en-oeuvre à l'échelle de la planète, ainsi que la grogne des populations un peu partout, laisse présager des jours mouvementés en terme de paix sociale. Parallèles aux mouvements terrorristes, les révoltes populaires créeraient un cahos sans précédent puisque les États se retrouveront avec 2 groupes contestataires aux intérêts divergents, et aucun corps policier ne sera en mesure de contrôler quoique ce soit.

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 mai 2016 09 h 47

    L'État, cette gêne

    Les bonzes du néolibéralisme ont décrit l'État comme une tortue rhumatisante et tracassière, qui ne répond qu'à ses propres besoins par opposition aux chevaliers de la liberté que sont les entrepreneurs et le libre(encore!)-marché qui, wow, "s'autorégule"!

    Cette campagne de dénigrement a produit un effet pervers et voulu: le contribuable moyen a commencé à croire qu'il était patriotique de NE PAS payer d'impôt! Qui en fait se vante d'avoir payé sa juste part ?

    Et les néolibéraux continuent. Il y a peu le sieur Leitao a déclaré :
    "Nous ne sommes pas dans un régime de capitalisme d'État. Nous ne sommes pas dans un régime soviétique."
    Le capitalisme d'État contient dans sa définition, entre autres, les mesures keynésiennes qui ont permis aux USA de sortir de la crise de 29, et ensuite de vivre les "30 glorieuses", la période dorée que tous les démagogues promettent de faire revivre.
    Et ainsi notre Leitao national affiche ses couleurs: tout ce qui est État est soviétique, et, pour compléter, tout ce qui ne l'est pas est beau et grand je suppose. Mais qui l'a nommé ministre, celui-là ???

    La stabilité, que les néolibéraux appellent lenteur, est essentielle à une économie saine et un problème pour les financiers fous, qui n'ont de qualité que le tissu de leur cravate. C'est l'État qui, de loin, l'assume le mieux.

    Dans un monde de surproduction tel qu'il a engendré la surconsommation, il est normal d'avoir des moyens de vérification internes au seul pouvoir qui nous concerne, celui pour lequel nous votons. Et anormal de faire plus confiance en quelques barons de la finance qu'en des politiciens. Si certains sont pourris, ce sont ceux-là qui les pourrissent.
    Les entrepreneurs sains existent mais eux ne se bardent pas de titres idiots. Les "chevaliers de la liberté" sont des sociopathes dangereux, depuis Trump jusqu'à Bill Gates... sans oublier Leitao et son patron.

    En fait le néolibéralisme est intrinsèquement antidémocratique.

  • Michel Blondin - Abonné 28 mai 2016 10 h 12

    le ceteris paribus

    En économie, il est difficile de ne pas avoir la foi avec la prémisse du "ceteris paribus", i.e. toutes choses étant égales par ailleurs.
    Les faits sont toujours analysés avec un modèle qui reprend toujours cette prémisse de l'économie.

  • Gilbert Troutet - Abonné 28 mai 2016 10 h 47

    Et le commerce des armes?

    Les partisans du néo-libéralisme, comme le rapporte l'article, soutiennent que « le rôle des gouvernements est de se faire le plus petits possible et de garder leurs finances en ordre en réduisant coûte que coûte leurs déficits et leur dette.» Sauf sans doute pour le commerce des armes, dont les clients sont surtout les gouvernements. Ainsi, pendant qu'on s'acharnait sur les déficits de la Grèce, ce pays était le 1er acheteur d'armement en Europe et le 4ème au monde (voir l'État du monde, édition 2014). Et qui leur en vendait ? Les États-Unis, l'Allemagne, la France... Cherchez l'erreur!

  • Anne Arseneau - Abonné 29 mai 2016 10 h 32

    Quand le réalisme des faits témoigne des ravages de la foi...

    Libérons-nous enfin des néolibéraux!