Les bons interlocuteurs

Mercredi dernier, le premier ministre Paul Martin a présenté le détail de ses réformes parlementaires visant à combler le «déficit démocratique». Il propose en particulier d'assouplir la discipline partisane à la Chambre des communes pour adopter une discipline plus conforme à celle en vigueur dans la maison-mère des parlements, Westminster.

M. Martin avait cependant déjà introduit une réforme bien plus significative la veille de cette annonce en réintégrant son siège après avoir répondu au discours du Trône, et ce, afin d'écouter les discours de l'opposition. C'était là un choix si peu commun dans les annales politiques canadiennes que Bill Blaikie, du NPD, a remercié M. Martin d'être «resté sur place» avant de livrer sa critique prévisible du programme libéral. Une fois qu'il a eu terminé, M. Martin a spontanément engagé le débat avec lui. Leur échange a été empreint de respect, comme on peut s'y attendre entre deux adultes.

Si M. Martin avait fait comme M. Chrétien avant lui, c'est l'opposé qui aurait transpiré de cet échange. En sortant immédiatement de la Chambre des communes, M. Chrétien aurait probablement rencontré un groupe de journalistes, pour la plupart aussi gauchistes que M. Blaikie mais certainement pas aussi instruits et aussi bien informés que lui. Les représentants des médias auraient essayé de le faire trébucher, et le premier ministre, armé des réponses creuses fournies par les sondeurs, aurait tout fait pour ne pas s'écarter de son message et aurait réussi à le faire sans trop de mal.

Ironiquement, alors que Paul Martin se tourne vers le modèle parlementaire britannique, son homologue britannique, Tony Blair, a adopté les méthodes des premiers ministres canadiens comme Brian Mulroney et Jean Chrétien. Depuis son élection, M. Blair a en effet centralisé et politisé les communications gouvernementales sous la houlette de son spinmaster, Alastair Campbell.

M, Blair a de plus importé certaines techniques issues du marketing pour manier à sa guise les sentiments des personnes moins informées, délaissant ainsi les discussions raisonnées avec les députés bien informés du Parlement.

M. Blair récolte aujourd'hui ce qu'il a semé. Dans son rapport sur le suicide du Dr David Kelly, lord Hutton a montré comment le gouvernement de M. Blair fonctionne derrière les portes closes. Les partis pris traditionnels de la BBC sur la scène internationale lui ont créé un énorme problème politique quand il a voulu partir en guerre aux côtés des États-Unis. Cependant, à l'instar du président George W. Bush, M. Blair a veillé à obtenir les renseignements qu'il a voulus en faisant participer M. Campbell à la rédaction de l'évaluation de la menace posée par l'Irak.

Le rapport a été exagéré afin de montrer au public que la menace était bien réelle. Mais la BBC a erré en alléguant que M. Campbell avait commandé l'insertion d'un mensonge direct, soit que Saddam Hussein pouvait déployer ses armes chimiques en 45 minutes.

Le gouvernement de M. Blair voulait la peau de la BBC et il l'a obtenue avec la démission d'un journaliste et de deux des plus hauts gradés du diffuseur public, ce qui n'arrive pas très souvent en politique. Normalement, dans un système parlementaire comme le nôtre, et même au niveau provincial, les premiers ministres vivent dans la crainte des médias.

Prenez, par exemple, la réaction du premier ministre Paul Martin quand les journalistes l'ont assiégé à Davos pour l'interroger à propos de la perquisition de la Gendarmerie royale du Canada chez une journaliste d'Ottawa, Juliet O'Neill, qui a signé des reportages citant des sources bien placées des services de renseignement canadiens, qui insistaient sur le fait que Maher Arar, ce Canadien qui a été expulsé par les Américains en Syrie, constituait une menace à la sécurité du pays. Les perquisitions devaient servir à identifier les sources de ces fuites.

Au lieu d'écarter simplement les questions au sujet de la culpabilité de la journaliste, M. Martin a nerveusement convenu qu'elle n'était pas une criminelle, interférant de ce fait dans une enquête policière. Seul un politicien courageux aurait refusé de commenter; seul un idiot aurait expliqué que le but de la GRC n'était pas de menacer une journaliste d'enquête — après tout, Mme O'Neill n'a jamais écrit sur M. Arar quand celui-ci était emprisonné en Syrie. Au contraire, en recevant la fuite, elle a bénéficié des résultats de sa torture.

M. Martin n'est d'aucune manière un imbécile. Et peut-être a-t-il tiré des leçons de la déconfiture de M. Blair au Royaume-Uni. Un premier ministre qui a sa personnalité et son comportement n'a aucun intérêt à participer à une guerre permanente avec les médias. Il serait sage pour lui de poursuivre ses efforts afin de renforcer le rôle des députés et de consacrer plus de temps aux débats au Parlement plutôt que d'en passer avec la tribune parlementaire à Ottawa.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.