La démocratie aux abois

La majorité des dirigeants européens ont poussé hier soir un soupir de soulagement devant la défaite, par un demi-poil, du candidat à la présidence du Parti autrichien de la liberté (FPÖ), cousin proche du Front national français, qui a atteint dimanche le score ahurissant de 49,7 % des suffrages exprimés.

« Soulagement de voir les Autrichiens rejeter le populisme et l’extrémisme. Chacun doit en tirer les leçons en Europe », a tweeté le premier ministre français, Manuel Valls.

Dans un mois tout juste, le 23 juin, les mêmes leaders, à Paris, Bruxelles ou Berlin, se féliciteront de ce que, par une marge peut-être aussi infime, les Britanniques auront finalement décidé de ne pas quitter l’Union européenne, lors du référendum sur le « Brexit ».

Dans un an exactement, ce sera le premier tour de l’élection présidentielle en France. Ce premier round sera vraisemblablement remporté par Marine Le Pen, habile porte-étendard du Front national, qui aura doublé les scores de son paternel, quinze ans plus tôt. Laquelle Marine Le Pen, au second tour, malgré une ascension vertigineuse et « inattendue » (selon les observateurs patentés), se fera doubler au finish par un cheval de retour, peut-être Alain Juppé…

Encore une fois, les suées froides ; encore une fois, « on l’a échappé belle ! » Et encore une fois, « nous devons en tirer les leçons… »

Entre-temps, à Washington en novembre 2016, un démagogue nationaliste et égolâtre aura peut-être poussé l’establishment démocrate dans ses derniers retranchements, allant chercher l’appui de la moitié du peuple américain, mais trébuchant in extremis sur une poignée de voix manquantes.

 

Ces éventualités sont-elles des scénarios catastrophes ? Ou au contraire, sont-elles le mieux que l’on puisse espérer dans l’état actuel des choses, déjà fort dégradé ? La question se pose…

À moins que — sans adhérer une seconde au protectionnisme, à la xénophobie ou à la fermeture des frontières, attitudes et mesures préconisées par tous ces personnages — on se dise cyniquement qu’il fallait peut-être plonger, vivre une fois ou deux la catastrophe, le choc cathartique, pour vérifier ce que c’est… et puis réagir vraiment, pour en sortir ensuite.

Dans lequel cas, cette série de catastrophes évitées de justesse, mais sans rien régler politiquement… ce serait précisément cela, la vraie catastrophe.

Concrètement : pour discréditer vraiment et durablement Marine Le Pen, ne faudrait-il pas l’essayer ? Ceci n’est ni une suggestion ni un éditorial ; c’est une question, ou (admettons) de la rhétorique de chroniqueur…

Mais pour dire, au fond, ceci : les élites politiques, aux États-Unis, en Europe ou ailleurs, font semblant de comprendre les critiques qui leur sont adressées. Puis, l’alerte passée, elles retombent immédiatement dans les mêmes ornières, les mêmes négligences, les mêmes impuissances… jusqu’à la prochaine élection.

 

Les cas de figure diffèrent d’un pays à l’autre. Les États-Unis ne sont pas l’Europe, même si, entre Donald Trump et Marine Le Pen, il y a comme une résonance. UKIP en Grande-Bretagne, Front national en France, Aube dorée en Grèce, ne sont pas des clones ; il y a entre eux plus que des nuances (indice de cela : le UKIP boycotte le Front national… qui boycotte Aube dorée !).

Les uns sont nationalistes identitaires et un peu fermés ; les autres (plus rares) ont des troupes de choc qui vont « casser du nègre et de l’Arabe » dans les rues, la nuit. Certains font huit pour cent, d’autres 49 et demi. Certains sont mus par la crise économique… d’autres prospèrent dans un pays riche : c’est le cas patent, aujourd’hui, de l’Autriche (5,5 % de chômage). Certains (en Allemagne) réagissent à un million de nouveaux arrivants en quelques mois ; d’autres font de la paranoïa avec zéro immigrant ou presque (Pologne).

Partout, on retrouve la colère envers les élites dirigeantes et les grandes institutions. Et presque partout — de façon concrètement vécue (Allemagne, Autriche, Suède), ou fantasmée (Pologne, pays baltes) — se posent, face à la crise de 2015-2016 en Europe, les questions légitimes de l’identité face à l’immigration ; de la nation dans la mondialisation.

Au-delà de la Méditerranée, de l’Atlantique et de la mer du Nord, tout cela est peut-être une crise générale de la représentation politique, de la démocratie telle que l’Occident s’ingénie à l’inventer depuis deux siècles.

Démocratie aux abois, la fin d’un cycle historique ?

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7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 24 mai 2016 07 h 33

    Le vote

    La population vote pour le candidat de son choix, et voilà.
    Vous n'aimez pas ça?

    • Jean-François Trottier - Abonné 24 mai 2016 09 h 39

      La question est que ces candidats et partis, dans leur ensemble, ont une vision totalement tronquée de la réalité. Ils "marchent" sur une réalité qui a plus à voir avec des solutions toutes faites, dont la plupart exclut de grandes parties de l'humanité, dans ses deux sens.

      Traiter les Mexicains de violeurs, c'est une très, mais très profonde connerie. Quiconque dit ça devrait se faire retirer le droit de se présenter seulement, mais voilà, le domaine de la politique démocatique ne retire pas des droits. Il se fie au bon sens de l'électeur. Celui-ci n'a aucune autre façon de clamer son écoeurement, autre que de voter pour le clown.
      Il vote pour le clown.

      Le problème est donc une quesiton de démocratie: comment permettre à l'électeur de clâmer son écoeurement, comment avoir une case "Aucun de ceux-ci", lors d'une élection qui a valeur d'obligation de choix ?
      Ça devrait pourtant exister!!
      Un peu partout on publie le nombre de votes annulés. Pas au Canada.
      Là encore c'est imparfait d'annuler, et même la case dont je parle plus haut reste un message extrêmement vague.

      Autrefois existait ici le parti Rhinocéros, qui se disait ouvertement clown. La différence est qu'il était formé de gens sensés, d'une part, et qu'ils n'ont jamais eu suffisamment de candidta pour représenter une réelle force.

      On peut certainement souhaiter que les gouvernements gagnent en pouvoir par opposition au "village global" qui ne dessert plus que les financiers. Mais de là à bâtir des murs.... disons que celui de Berlin est disparu et que personne ne s'en plaint.

      Les solutions simples et les "et voilà" ne fonctionnent que dans un monde simpliste, pas celui-ci.

    • Sylvain Auclair - Abonné 24 mai 2016 10 h 22

      C'est le problème des élections à deux tours qui ne gardent que deux candidats au deuxième tour: ce système ne respecte pas le critère de Condorcet.

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Crit%C3%A8res_de_syst%C3%A8mes_de_vote#Crit.C3.A8re_de_Condorcet

    • Jean Roy - Abonné 24 mai 2016 10 h 25

      Votre message m'apparaît un peu court dans les deux sens du mot...

      À part certains idéalistes super-extrémistes, personne ne conteste le droit à la population de voter à tous les x années pour le candidat de son choix! Même la plupart des partis d'extrême droite relativement populaires ont, semble-t-il, accepté de jouer le jeu électoral.

      Ceci dit, le chroniqueur et le lecteur sont tout à fait dans leur droit de se demander quelles sont les causes de l'actuelle popularité de l'extrême droite. Et, comme toujours, ces causes sont multiples et complexes, sinon contradictoires...

      Chacun de nous est également en droit de se demander où pourrait nous mener la victoire électorale d'un parti de l'extrême droite. Quand on connaît le trop lourd passé des deux extrêmes, on est parfaitement justifié de s'inquiéter de leur éventuel retour dans une nouvelle moûture... fût-il causé par le vote de la majorité!

      Les journalistes, les éditorialistes et les chroniqueurs peuvent davantage, à mon avis, nous aider à comprendre le monde et à nous situer face à lui que les gazouillis de 140 caractères...

  • Louise Melançon - Abonnée 24 mai 2016 10 h 45

    article intelligent....

    Oui, la démocratie telle qu'elle se vit actuellement doit se remettre en question, se renouveler...Les excès de la mondialisation sont en train de rendre inopérants les États... et opprimer les citoyens et citoyennes.

  • Nadia Alexan - Abonnée 24 mai 2016 11 h 13

    Les puissants de la terre agissent dans la cupidité, sans contraintes.

    Le problème partout dans le monde réside dans le fait que les gouvernements ont abandonné le bien commun pour leurs citoyens, en faveur des grandes entreprises et des banques. Ils ont délaissé le bien-être humain et écologique aux diktats du marché. Ils ont laissé la route libre et sans contraintes pour que les riches puissants de la terre puissent saccager, exploiter, dévaster la planète avec impunité. Le 1% versus les 99% est la raison principale pour la montée de la droite.

    • Sylvain Auclair - Abonné 24 mai 2016 15 h 43

      Les gouveernement ont presque tous eu pour principale préoccupation le bien-être de la classe dirigeante. Ce n'est pas nouveau.