Je ne suis pas un numéro

Vous vous souvenez de cette série télévisée britannique des années 1960, The Prisoner ?

À la fin du générique d’ouverture, le personnage principal, un ex-espion incarcéré dans un drôle de village après une démission fracassante, y hurlait : « Je n’suis pas un numéro, je suis un homme libre », cri de désespoir devenu depuis patrimonial.

Non ? Vous avez peut-être vu alors le remake anglo-américain de 2009 qui, en six épisodes, reprend les grandes lignes de cette oeuvre magistrale sur l’aliénation et la contrainte, tout comme son célèbre « Numéro 6 », nom donné au héros de cette vie carcérale où l’absence de liberté s’incarne entre autres dans des identités humaines réduites à de simples chiffres.

Pour les auteurs de cette série, George Markstein et Patrick McGoohan — qui jouait d’ailleurs le « 6 » dans la première mouture —, définir les humains par des numéros brimerait leur liberté. Et cela semble bien toujours le cas, 40 ans plus tard, si l’on se fie à l’étude que viennent de dévoiler la semaine dernière, dans les pages de la revue savante Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), des chercheurs de l’Université Stanford sur les métadonnées, ces informations techniques qui participent à notre socialisation et communication dans les univers numériques.

Loin de n’être que de simples séquences de chiffres, accompagnées parfois de lettres, pour structurer et ordonner les échanges d’information en ligne, ces métadonnées deviennent aussi des portes d’entrée redoutables, et en apparence inoffensives, dans l’intimité des citoyens connectés qui les produisent. Ils appellent du coup à la prudence tout comme à la suspension immédiate des programmes de collecte de ces métadonnées, à des fins de surveillance massive, par les agences de renseignement qui, depuis des années, prétendent ne pas être en mesure d’entrer dans la vie privée des gens sur cette seule base.

Faux, rétorquent les scientifiques de Stanford, au terme d’une analyse fine des métadonnées — numéro de la carte d’appel, numéro de série, numéro de l’appelant, de l’appelé, heure, durée de l’appel et géolocalisation, entre autres — produites par 800 propriétaires de téléphones dits intelligents. Cette première étude empirique des métadonnées générées par 250 000 appels et 1,2 million de messages textes indique même qu’il est possible de retrouver facilement les identités qui se cachent derrière, de déduire des profils sociaux précis, de définir des réseaux d’individus et même de déterminer des préoccupations sociales et personnelles, comme celles liées à des problèmes de santé.

Et plus inquiétant encore, l’intrusion dans un seul appareil permet d’accéder aux données d’une centaine d’autres, par la magie des interrelations sociales. Vos amis et leurs amis, mais surtout leurs métadonnées et leur croisement, étant autant de portes d’accès pour profiler une humanité qui, en se laissant réduire à des séquences de chiffres, perd forcément en liberté.

 

De la prudence à l’interdiction

Au Canada, le Commissariat à la protection de la vie privée sonne d’ailleurs depuis plusieurs années l’alarme face à « l’ampleur de l’information que les métadonnées peuvent révéler au sujet d’un individu » et appelle à la plus grande prudence lors de leur collecte et de leur manipulation. L’éclairage nouveau sur la chose et ses effets pervers qu’apporte aujourd’hui l’étude de l’Université Stanford devrait à l’avenir non plus réclamer la prudence, mais plutôt une interdiction pure et simple de les enregistrer, de les conserver et même de les manipuler en vue d’identifier les humains qui les ont générées et de déterminer les grandes questions qu’ils se posent sur eux ou leur condition.

Il y aurait même urgence, quand on sait que ces métadonnées sont désormais partout. Elles sont collectées par bien plus que des espions ou des chercheurs universitaires dans le cadre d’une étude balisée. Les applications de jeux sur votre téléphone ou votre iPad, celles qui vous permettent de suivre la météo, de lire votre journal, d’acheter des livres, des billets d’avion, de réserver une chambre d’hôtel, de suivre de près votre activité physique, de calculer vos calories, alouette, les récoltent également. Ces métadonnées peuvent aider des publicitaires à devancer vos désirs. Elles pourraient aussi donner la chance à des compagnies d’assurance d’être mises au courant de votre diabète ou de votre risque cardiaque avant même que vous en ayez reçu un diagnostic formel.

On croit la technique neutre. Quand elle s’immisce à ce point dans l’univers social, elle ne peut certainement plus le rester.

Dans la série The Prisoner, les humains incarcérés et aliénés par leur chiffre ont la solution idéale pour éviter de regarder leur réalité en face : ils se divertissent sans relâche et évitent toutes les conversations pouvant les forcer à se questionner sur leur condition en lançant un très amusant « bonjour chez vous ! », avant de partir.

Une formule charmante, elle aussi devenue patrimoniale, mais qu’il serait dommage de rejouer encore aujourd’hui !


 
3 commentaires
  • Serge Morin - Inscrit 24 mai 2016 09 h 12

    Bonjour chez vous!
    Numero #1

  • Christian A. Comeau - Abonné 24 mai 2016 09 h 25

    Un peu tard

    New No.2: ``Good day, Number Six.''
    No.6: ``Number what?''
    New No.2: ``Six For official purposes. Everyone has a number. Yours is number 6.''
    No.6: ``I am not a number; I am a person.''

    ``I will not be pushed, filed, stamped, indexed, briefed, debriefed, or numbered! My life is my own.''
    --No.6; Arrival

    Depuis nous sommes devenus une agglutination de fragments de données.

  • Diane Pelletier - Abonnée 24 mai 2016 11 h 01

    The Prisoner

    Le Prisonnier est une série devenue culte. Portmerion, au nord du pays de Galles, lieu
    de tournage de la mythique série, attire depuis des milliers de touristes. C'était la série préférée de John Lennon. Ce "bonjour chez vous" m'a marqué définivement,
    j'utilise la formule aujourd'hui encore. Il est intéressant qu'un jeune homme tel que
    Fabien Deglise l'utilise pour faire un parallèle avec les manipulateurs de nos métadonnées que l'on fournit bien malgré nous. M. Deglise pond très souvent des
    articles qui demandent réflexion. J'aime.