Partager pour créer de la richesse

Est-ce que le Québec s’en tire bien pour créer de la richesse ? La réponse dépend de l’expert à qui vous posez la question. Mais il serait plutôt bon pour la partager, ce qui serait aussi une façon de créer plus de prospérité.

On parle souvent des économistes comme s’ils constituaient un bloc homogène et unanime, alors que même les plus rigoureux se retrouvent parfois en désaccord non seulement sur le cap à suivre, mais sur la simple mesure et interprétation des faits. Le congrès annuel de l’Association des économistes québécois (ASDEQ) en a donné un exemple, cette semaine, à Québec. Placé sous le thème des nouveaux enjeux de la création et de la distribution de richesse, il a donné lieu à des portraits contrastés de la situation.

Selon le professeur à HEC Montréal Robert Gagné, la société québécoise est l’une des moins performantes en matière de création de richesse, aussi bien au Canada que parmi la vingtaine d’économies développées auxquelles on a l’habitude de se comparer. Se basant sur le rapport que produit chaque année sur la question son Centre sur la productivité et la prospérité, l’économiste déplore entre autres un produit intérieur brut (PIB) par habitant au moins 20 % inférieur à des économies similaires, comme l’Australie, le Danemark, l’Allemagne et la Suède. Loin de s’améliorer, le Québec serait en train de perdre du terrain depuis 30 ans en raison principalement d’une plus faible augmentation de la richesse produite par heure travaillée (productivité).

En plus de représenter un appauvrissement collectif, cette tendance compromettrait le financement de l’État providence dont les Québécois se disent tellement fiers alors même que commence à peser de plus en plus le vieillissement de la population.

Si rien n’a encore été fait pour corriger la situation, a dit Robert Gagné lors d’un atelier, c’est que les politiciens sont trop peureux et les journalistes, trop bêtes pour exposer la situation à la population. Selon son voisin de table, le chroniqueur économique Alain Dubuc, l’incapacité du Québec à se réinventer depuis des décennies tient à l’existence de courants « négationnistes » qui nient la gravité de la situation québécoise, mais aussi au fait que le débat est resté enfermé dans une fausse opposition entre la création de richesse et son partage.

Un autre portrait de la réalité

Quand il parlait de « négationnistes », le journaliste et auteur pensait probablement, entre autres, à Pierre Fortin. Dans le premier chapitre d’un ouvrage collectif des Presses de l’Université Laval (PUL) justement lancé lors du congrès de l’ASDEQ et intitulé Maximiser le potentiel économique du Québec, le professeur émérite de l’UQAM affirme au contraire que l’économie québécoise a généralement mieux fait que celles de l’Ontario et même des États-Unis depuis 15 ans. Il attribue ce succès à une récession moins profonde en 2008-2009, mais aussi à un accroissement extraordinaire du taux d’emploi des femmes en raison notamment de l’adoption d’un vaste ensemble de politiques familiales, dont le réseau de garderies à tarif réduit, la réforme des congés parentaux et de l’aide sociale, de même qu’un nouveau compromis en matière de salaire minimum et de prime au travail.

L’économiste de l’UQAM convient que le Québec a un problème de productivité, mais estime que c’est le cas du Canada tout entier. Comme Robert Gagné et Alain Dubuc, il pense qu’investir dans l’éducation et la formation est l’un des meilleurs moyens de créer plus de richesse qui profitera au plus grand nombre.

La richesse dans le partage

N’en déplaise à ceux qui disent qu’il fait du surplace, le modèle québécois s’est prêté à de nombreuses innovations du milieu des années 1990 à la récession de 2008, a souligné lors d’un autre atelier au congrès le politologue de l’Université de Montréal Alain Noël. Outre les mesures déjà citées, il évoque la Loi sur l’équité salariale, l’assurance médicaments, l’encouragement de l’économie sociale, la Loi contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

Cela explique sans doute en partie pourquoi le Québec a mieux su que les autres en Amérique du Nord freiner le creusement des inégalités de revenus de marché. Tout n’est pas parfait cependant, a précisé l’économiste des universités d’Ottawa et Harvard Miles Corak. La probabilité que les enfants d’une famille pauvre puissent mieux faire que leurs parents (mobilité sociale) reste plus faible à Montréal que dans les autres grandes villes canadiennes, pour des raisons encore difficiles à expliquer.

On fait souvent valoir qu’une société doit d’abord créer de la richesse pour pouvoir la partager. Les économistes ont aussi longtemps cru qu’une fois assuré un minimum de confort matériel à tous, une certaine dose d’inégalité de revenu était le meilleur incitatif au travail, à l’innovation et à la prise de risques essentielle à la prospérité.

Les experts, y compris de grandes institutions économiques internationales, comme l’OCDE et le FMI, se rendent compte aujourd’hui que c’est probablement le contraire qui est vrai, explique l’économiste de l’Université de Montréal Jean-Michel Cousineau, dans un autre chapitre de l’ouvrage des PUL. C’est-à-dire que la réduction des inégalités n’est pas seulement possible après qu’on a créé plus de richesse à partager, mais qu’elle est aussi une façon d’améliorer la contribution de tous à l’économie et par conséquent un moteur de prospérité.

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