L’islam en guerre

L’islam est en guerre. La division entre chiites et sunnites prend des dimensions épiques et se globalise dans l’ensemble du monde musulman : en Irak, mais aussi en Syrie, au Yémen, au Bahreïn, pays où, après 2011, des révoltes laïques, à caractère social ou antitotalitaire, ont toutes été déviées ou récupérées par des forces religieuses, selon l’axe « chiites contre sunnites ». Avec en arrière-plan deux États manipulateurs qui se haïssent : l’Iran chiite et l’Arabie saoudite sunnite.

Un certain islam sunnite est aussi en guerre contre les impies sur tous les continents, à commencer par l’Europe. Il s’agit bien d’une guerre à fondement religieux, même si elle prend des chemins divers et que la sociologie de la radicalité violente — une branche en plein développement — propose des pistes d’explication contradictoires.

Devrait-on parler d’« islamisation de la radicalité ? » Cette thèse, défendue par Olivier Roy en France, renvoie aux causes sociales, matérielles de la révolte et de la violence terroriste chez des jeunes comme Mohamed Merah ou Salah Abdeslam : la misère, le racisme, l’injustice sociale détermineraient fondamentalement une révolte, laquelle — un peu par hasard — deviendrait superficiellement « islamique »… comme on aurait été, 40 ans plus tôt, chez les Brigades rouges italiennes.

Plus féconde paraît l’approche d’une « radicalisation de l’islam », favorisée par Gilles Kepel, arabisant, théoricien tout autant qu’enquêteur de terrain, auteur des Banlieues de l’islam (1987) et du tout récent Terreur dans l’Hexagone (2015).

On considère alors le terrorisme qui a ensanglanté ces derniers mois Paris, Bruxelles, Bagdad, Djakarta ou Nairobi à travers le fil commun d’un islam radicalisé, dévoyé, extrême… mais de l’islam quand même, qui demeure le « fil rouge » commun de mouvements idéologiquement ou religieusement liés.

Mais cette guerre multiforme dans laquelle est engagé l’islam au XXIe siècle, c’est aussi une guerre plus intérieure, moins géopolitique, plus fondamentale peut-être : c’est le rapport de l’islam à la modernité, à l’altérité, à la tolérance, à la séparation radicale du temporel et du spirituel. Problème largement réglé par les deux autres grandes religions monothéistes, le christianisme (bien « remis à sa place » en Occident) et le judaïsme (avec peut-être quelques nuances pour ce qui concerne la gouverne intérieure en Israël), qui ont renoncé au prosélytisme ou à la guerre religieuse. Les conflits de l’État juif avec ses voisins sont fondamentalement des conflits territoriaux ; le judaïsme n’est pas une religion prosélyte.

Un islam, finalement, « en guerre contre lui-même », en djihad intérieur.

 

C’est ici que la critique de cet islam radical, venue des musulmans eux-mêmes, peut rejoindre la critique du multiculturalisme tel qu’il est pratiqué en Europe du Nord, en Grande-Bretagne et au Canada.

Où l’on voit par exemple deux personnages européens musulmans, issus de l’immigration — le tout nouveau maire Sadiq Khan à Londres, actuelle coqueluche des médias (et avec raison), ou le plus ancien (depuis 2009) Ahmed Aboutaleb à Rotterdam (seconde ville des Pays-Bas)— dire leurs quatre vérités… et aux islamistes radicaux, et aux multiculturalistes naïfs des pays dans lesquels ils évoluent.

Écoutons par exemple Sadiq Khan, alors député travailliste aux Communes, dans sa déclaration percutante à la suite des attentats du 13 novembre à Paris : « Les gouvernements successifs en Grande-Bretagne ont favorisé les conditions permettant à l’extrémisme de progresser librement. Nous avons protégé le droit de chacun à sa culture, aux dépens d’une culture commune. Trop de musulmans britanniques grandissent sans connaître vraiment une seule personne issue d’un autre milieu. »

Quant à Ahmed Aboutaleb, il s’est exprimé avec force au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo. À l’intention des intégristes néerlandais, il avait déclaré : « Si vous n’aimez pas la liberté, pour l’amour de Dieu, faites vos valises et dégagez […] Si vous n’aimez pas ça ici, parce que des humoristes publient un journal, vous pouvez foutre le camp ! » Et un peu plus tard : « L’islam doit se remettre en question. »

Alors, si des gens, par exemple à Ottawa, veulent aujourd’hui se féliciter de l’élection de Sadiq Khan en disant : « Voilà un triomphe du multiculturalisme comme celui que nous pratiquons au Canada ! »… ils feraient peut-être mieux d’écouter attentivement — et au complet — les paroles de sagesse des maires musulmans de Londres et de Rotterdam.

17 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 16 mai 2016 08 h 38

    Les multiculturalistes naïfs

    Le multiculturalisme pratiqué au Canada n'a rien à voir avec celui pratiqué par les maires de Londres et de Rotterdam.

    Celui des maires européens va dans la bonne direction, en ce sens que c'est aux immigrants de s'adapter à la société d'accueil.

    Celui des multiculturalistes canadiens va exactement dans le sens contraire.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 mai 2016 09 h 46

      En fait, le multiculturalisme est un échec total en Europe, notamment en Suède, au Royaume-Uni et en France, et les zones de non-droit se multiplient de jour en jour.

  • Louise Melançon - Abonnée 16 mai 2016 08 h 54

    merci,monsieur Brousseau!

    Que ça fait du bien, ce matin, de vous lire... Dire les choses qu'il faut dire, dénoncer l'aveuglement, la couardise des politiciens ... Je souhaite que vos propos soient repris par tous ceux et celles qui n'ont pas peur de défendre le vivre ensemble avec tout ce que cela exige...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 mai 2016 09 h 05

    La guerre arabo-iranienne

    L’Arabie saoudite possède une longue tradition d’asservir à ses intérêts géostratégiques, les armées des pays bénéficiaires de ses contrats militaires lucratifs.

    En d’autres mots, par ses contrats, l’Arabie saoudite transforme les soldats étrangers en mercenaires involontaires de ses intérêts.

    Mais l’accroissement récent des achats d’équipement cache une deuxième motivation: l’Arabie saoudite prépare une guerre préemptive contre l’Iran.

    Avant que l’économie iranienne ne se soit remise grâce à la levée des sanctions contre elle, l’Arabie veut anéantir ce rival régional.

    En invitant l’Arabie à s’entendre avec ses voisins, Obama a refusé de lui accorder la bénédiction américaine. D’où la réception glaciale qu’il a reçue lors de son voyage récent dans la dictature saoudienne.

    Les tyrans de ce pays rongent leur frein jusqu’à l’entrée en fonction de la nouvelle présidente américaine...

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 16 mai 2016 11 h 03

      Ce que je retiens de votre opinion, c'est que l'Arabie saoudite ne laissera pas l'Iran devenir plus forte qu'elle-même et l'attaquerait 'préventivement'. Mais que faut-il entendre par la suggestion d'Obasma: «s'entendre avec ses voisins» ? Signifie-t-elle que les É-U. n'appuieront pas l'Arabie saoudite dans un conflit contre l'Iran? Et si l'Arabie saoudite n'entame pas des négociations de paix, qu'adviendra-t-il des livraisons d'armes américaines et canadiennes effectuées et à venir? Par ailleurs, je ne suis pas certain que Trump veuille entrer en guerre avec l'Iran. Sauf erreur, il ne veut plus que les États-Unis demeurent le gendarme du monde.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 mai 2016 12 h 47

      Jean-Pierre Lusignan écrit : « Mais que faut-il entendre par la suggestion d'Obama: s'entendre avec ses voisins ? Signifie-t-elle que les É-U. n'appuieront pas l'Arabie saoudite dans un conflit contre l'Iran? »

      Les relations entre l’Arabie saoudite et les États-Unis sont régies par le Pacte du Quincy (1945, renouvelé en 2005). Mais ce traité de défense ne signifie pas que l’Arabie peut forcer les États-Unis à entrer en guerre.

      En interdisant implicitement cette guerre, les États-Unis se réservent le droit de faire ce qu’ils ont déjà fait à plusieurs reprises dans le passé (et notamment au cours de la guerre Iran-Irak), soit de vendre secrètement des armes aux deux belligérants. Et de livrer les armes alternativement au clan en train de perdre, de manière à étirer la guerre.

      « Et si l'Arabie saoudite n'entame pas des négociations de paix, qu'adviendra-t-il des livraisons d'armes américaines et canadiennes effectuées et à venir? »

      Le contrat avec l’Arabie saoudite est un contrat entre le Canada et l’Arabie saoudite, et non entre ce dernier pays et une compagnie privée. Or l’Arabie saoudite est un pays souverain. À ce titre, rien ne l’empêche de renier sa parole (comme les États-Unis l’on fait en violant le Traité international contre la torture).

      Dans ce contrat, le Canada est garant de l’Arabie saoudite. Si ce pays renie sa parole, le Canada achètera ces chars d’assaut (qui font déjà partie de son équipement militaire). En somme, cela devient un contrat militaire canadien de 14 milliards$ et chaque Canadien paiera environ 400$ (homme, femme et enfants) pour ce bris de contrat.

      Le Canada a donc intérêt à lécher les bottes de l’Arabie au cours des 15 prochaines années et à laisser Raïf Badawi moisir dans con cachot.

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 16 mai 2016 10 h 07

    Merci

    Avec cet article vous faites une belle démonstration des vrais enjeux. Peut-on être islamocritique ( en regard avec l'intégrime ) sans passer pour être islamophone ?

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 16 mai 2016 10 h 58

    Enfin un regard lucide sur l'islam

    Ce que M. Brousseau ose écrire ici, c'est énorme venant d'un journaliste sérieux écrivant dans le journal le plus réfléchi du Québec, Le Devoir. Toutes mes félicitations, M. Brousseau. Je me permettais d'écrire les mêmes réflexions sur ma page facebook. Mais venant d'un quidam, et sur les medias sociaux, cela ne portait pas à conséquence, sinon me mettre quelque peu en danger de poursuite. N'ayant pas la notoriété de Djemila Benhabib, je ne craignais quand même pas vraiment pour moi-même ou mes proches. Mais François Brousseau, dans Le Devoir, là je lève mon chapeau plutôt deux fois qu'une. Il fallait que cela soit dit officiellement dans un journal sérieux : l'islam est en guerre à la fois intestine et anti-occidentale, d'où une explosion terroriste qui ne vient pas de la simple pauvreté ou oisiveté de la jeunesse musulmane. Encore merci et bravo M. Brousseau.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 mai 2016 13 h 04

      M. Brousseau est plus nuancé que cela. Il dit que l'Islam est en guerre contre lui-même (au sens des haines interconfessionnelles).

      Mais contre l'Occident, il parle d"un certain islam sunnite", ce qui est une allusion au wahhabisme de l'Arabie saoudite. Il ne vise pas l'Islam en général.

      Par contre, lorsqu'il parle de l'Iran et de son allié Bachar el-Assad, M. Brousseau est beaucoup plus explicite.

      À mon avis, il a bien tort. Le proselystisme saoudient et le financement du terrorisme international par des intérêts saoudiens représentent pour l'instant une menace beaucoup plus grande pour nous que le terrorisme régional financé par l'Iran.

    • Serge Morin - Inscrit 16 mai 2016 13 h 16

      D'accord avec vous, mais je croyais lire Christian Rioux.

    • Yvan Harnois - Inscrit 16 mai 2016 16 h 11

      Tout à fait d'accord avec l'entièreté de votre commentaire. Merci de l'avoir exprimé avec tant de clarté.