À la défense des animaux non humains

Cette image bucolique de cochons noirs en liberté n’a malheureusement rien à voir avec la réalité des élevages industriels. Le journaliste Aymeric Caron nous rappelle que, de tous les animaux d’élevage, le cochon est le plus proche de l’homme.
Photo: iStock Cette image bucolique de cochons noirs en liberté n’a malheureusement rien à voir avec la réalité des élevages industriels. Le journaliste Aymeric Caron nous rappelle que, de tous les animaux d’élevage, le cochon est le plus proche de l’homme.

Mon amie Nini vient d’adopter un cochonnet noir qu’elle a baptisé « Hercule Noirot » parce qu’il fouille partout. Ce cochon domestique passera tout l’été avec ses oies, à s’épivarder à la campagne. « Le mangeras-tu cet automne ? » ai-je maladroitement demandé. Je m’en suis voulu car on dit du cochon — on emploie le mot « porc » sous forme de bacon, sandwich à l’effiloché, prosciutto — qu’il est plus intelligent qu’un caniche. Si Nini avait adopté un labrador, un chat de ruelle, voire un lapin sans olives, je n’aurais jamais osé suggérer un tel manque de solidarité. Son chum, un pacificateur né, m’a répondu : « On va peut-être devenir végétariens… »

Je leur ai chaudement recommandé de lire l’essai passionnant du journaliste Aymeric Caron, Antispéciste. Réconcilier l’humain, l’animal, la nature, paru cette semaine au Québec. Selon l’auteur français bien connu pour sa participation de chroniqueur à l’émission On n’est pas couché avec Laurent Ruquier, il n’existe pas de cause plus révolutionnaire aujourd’hui que l’antispécisme.

Que mange l’antispéciste en hiver ? Des végétaux. Et qu’est-ce qui trouble sa digestion ? Les droits des « animaux non humains », une expression qui englobe tant la vache que l’escargot. L’antispécisme est un mouvement philosophique qui tente de redonner à toutes les espèces animales leur dignité et revendique leur droit de ne pas souffrir et mourir sous nos bons soins.

 
Photo: iStock Cette image bucolique de cochons noirs en liberté n’a malheureusement rien à voir avec la réalité des élevages industriels. Le journaliste Aymeric Caron nous rappelle que, de tous les animaux d’élevage, le cochon est le plus proche de l’homme.

Rappelons que, comme espèce humaine, nous décimons 70 milliards de mammifères et d’oiseaux et 1000 milliards d’animaux marins chaque année. Il y a de quoi occuper Brigitte Bardot. Aymeric Caron, végétarien depuis 25 ans et végétalien depuis deux ans, évoque carrément le génocide. Et il est persuadé que la viande disparaîtra un jour de nos assiettes. « Avant, je devais justifier le fait d’être végétarien, je m’en excusais, me dit-il durant une longue entrevue par Skype. Aujourd’hui, la proposition est inversée : "Expliquez-nous pourquoi vous mangez de la viande". Une des raisons de la barbarie, c’est l’incohérence. »

Un pas vers la cohérence

Ce justicier des sans-voix, empruntant la même voie non violente que le moine bouddhiste Matthieu Ricard (Plaidoyer pour les animaux), constate une évolution sur le terrain. Et les végétaliens (aucun produit alimentaire d’origine animale) sont en passe de réussir là où les végétariens (pas d’animaux ni de poissons, mais des oeufs et produits laitiers) ont passablement échoué. N’y sont pas étrangers la cohérence et l’aspect éthique associés à cette cause devenue noble pour bien des jeunes, généralement plus idéalistes que leurs « ancêtres ». C’est par la sensibilité et non par la raison que le message semble faire doucement son chemin.

Malgré tout, Aymeric Caron constate que, depuis la publication de son dernier livre/manifeste sur le sujet (No Steak), les scandales sanitaires se sont amplifiés, du moins en Europe. Le consommateur saisit mieux le lien étroit entre l’exploitation industrielle animale, les GES et la pollution, la question de l’économie et du gaspillage le préoccupe, celle de l’éthique animale qui promeut l’empathie entre les espèces aussi.

L’antispécisme n’est pas une croyance ou une mythologie : il est la conséquence éthique de ce que nous ont appris dernièrement la paléoanthropologie, la biologie moléculaire, l’éthologie ou les neurosciences. L’antispécisme est intimement lié à une connaissance plus juste du vivant et de l’univers.

Caron réfute tous les « oui, mais », y compris l’argument du plaisir (les violeurs en ont aussi) et de la tradition (le mariage forcé s’en réclame). Quant à la thèse de l’anthropomorphisme, elle tient davantage de la mauvaise foi que de la réalité qui prête émotions, intelligence et conscience également aux animaux non humains.

Dans son essai — qu’on a qualifié de Bible —, qui touche à plusieurs volets et navigue tant du côté philosophique, historique et économique que politique, Caron compare volontiers notre modèle agro-industriel à de l’esclavagisme. « L’agriculture existe depuis 12 000 ans. Ce n’est rien sur 3 millions d’années d’existence sur Terre ! Le mot qui explique le mieux notre mode de pensée actuel est “ concurrence ”, alors qu’il devrait être “ entraide ”, “ solidarité ”, “ unité  », me dit-il.

Idéaliste, Caron ? « Heureusement qu’il y en a ! J’ai toujours été utopiste. Si c’est refuser le système, oui. On peut imaginer des façons différentes de fonctionner. Les gens ont envie d’un autre modèle de pensée que celui dans lequel ils baignent depuis 50-60 ans. On sent une demande pour une société réinventée devant le cynisme qui nous plombe. »

Esclaves de personne

Car les animaux humains ne se portent pas si bien non plus. Notre vie, soumise à l’idéologie néolibérale qui fait bronzer son fric dans les paradis, se compare à celle de hamsters prisonniers de leur carrousel. Les fermiers sont les premiers visés lorsqu’il est question de bien-être animal, mais Caron sait bien qu’ils ne sont que les pions interchangeables d’un système qui les traie mécaniquement, comme des vaches. « Des animaux esclaves d’éleveurs, eux-mêmes esclaves des industriels. Les fermes ne sont plus que des lieux de souffrance partagée entre les humains et les animaux dont ceux-ci ont la charge », écrit-il. En somme, ce jusqu’au-boutiste (car il va jusqu’au bout du raisonnement) nous rend tous responsables de ce gâchis moral et environnemental largement subventionné par l’État.

L’antispécisme s’impose, en Occident au moins, comme la seule désobéissance d’envergure, la seule résistance pacifique immédiatement réalisable qui puisse faire vaciller le système

Chacun d’entre nous, comme consommateur, détient le pouvoir politique de voter par ses choix et d’infléchir les tendances. « Nous payons tous pour que soient fabriqués des animaux qui vont être tués pour enrichir des industriels et leurs actionnaires », écrit encore l’essayiste.

On pourrait être tenté de qualifier ce polémiste aguerri de militant, mais Caron renverse la vapeur et traite à son tour les carnivores de « militants pro-viande ». La gauche est systématiquement qualifiée de militante lorsqu’elle se revendique d’une justice pour tous. Cecil le lion, abattu par un dentiste américain au Zimbabwe en juillet dernier, a tiré une larme indignée à l’opinion mondiale. Il y a de l’espoir en ce qui concerne notre capacité à nous émouvoir pour un seul. Qu’en serait-il pour tous ?

Un combat social, l’antispécisme revendique la part la plus altruiste de notre humanisme, celle qui s’adresse aux plus vulnérables. Il nous met au défi de renouer avec la grandeur… à hauteur d’homme.

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Parler avec eux

C’est une vidéo qui déstabilisera ceux qui s’imaginent que la communication entre humains et animaux ne peut être que non verbale. Anna Breytenbach, une communicatrice animale d’Afrique du Sud, s’entretient ici avec un léopard mécontent qui refuse de sortir de sa grotte depuis six mois, dans un refuge pour animaux maltraités. Les résultats de cette « conversation » s’avèrent fulgurants. Même si les sceptiques se régalent et réfutent l’idée d’une télépathie possible entre animaux humains et non humains, les exemples de ce type sont si nombreux qu’ils invitent à se poser des questions sur l’âme animale. 

Aimé le livre Le défi végane 21 jours d’Élise Desaulniers. Je suis tombée par hasard récemment sur son lancement dans un restaurant végétalien et j’ai été impressionnée : c’était noir de monde dans la vingtaine. L’auteure, bien connue pour son engagement et son approche pédagogique (Vache à l’ait, Je mange avec ma tête), nous offre ici un défi de trois semaines qui a débuté le 2 mai dernier sur le site du magazine Châtelaine (recettes ici). Mais on peut entamer ce défi n’importe quand. Élise Desaulniers explique la différence entre véganisme (aucun produit d’origine animale, y compris cuir, laine, cosmétiques, etc.) et végétalisme (strictement alimentaire). Son livre est hyperconcret et utile, l’idéal pour un débutant. Changer d’alimentation exige du temps, cela ne se fait pas en trois semaines, mais on peut certainement y être sensibilisé. Élise répond aussi aux « oui, mais… » en fin d’ouvrage. À celui, inévitable, du « Oui, mais les animaux se mangent bien entre eux », j’aime bien sa réponse : « Devrions-nous vraiment fonder notre moralité sur la loi de la jungle ? »

 

Dégusté la longue entrevue accordée récemment par Aymeric Caron à On n’est pas couché, sur son essai. Attitude cool et Converse aux pieds, le voici assis sur le hot seat devant un Yann Moix plutôt… carnivore.

 

Croisé une vieille dame avec sa poussette cette semaine. J’ai d’abord cru voir une grand-mère avec un petit enfant et j’ai souri. En y regardant de plus près, j’ai aperçu un chat dans la poussette grillagée. Rien à ajouter. J’ai souri encore.

 

Visionné Vegucated sur Netflix, un défi végane de six semaines pour trois carnivores new-yorkais endurcis. Petit budget, caméra maladroite, mais un documentaire tout de même révélateur qui fait le tour des enjeux. À la fin du défi, les trois cobayes revisitent le médecin et constatent une perte de poids, une baisse de leur pression artérielle et de leur taux de cholestérol. En six semaines…

14 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 13 mai 2016 02 h 35

    Qu'est-ce que la vie???

    Qu’est ce que la vie ?
    C’est l’éclat d’une luciole dans la nuit.
    C’est le souffle d’un bison en hiver.
    C’est la petite ombre qui court dans l’herbe
    Et se perd au coucher du soleil.

    La vie est sacrée!!!

    • Christian Montmarquette - Abonné 13 mai 2016 10 h 46

      - Qu'est-ce que la vie??? - Catherine-Andrée Bouchard

      La vie c'est un paquet d'atomes qui s'associent en molécules, puis en acides aminés..

      - Brassez le tout et cuisez-le dans une cocotte à feu doux à humidité constante durant quelques centaines de millions d'années, assaisonné de quelques coups de foudre et autres radiations gamma, beta et un petit je ne sais quoi.. Et avec un peu de patience vous aurez droit au bout de vos efforts à une amibe mono-cellulaire neurasthénique, qui, lasse de sa solitude se cherchera désespérément un moyen de se faire un nouveau chum stéréo-cellulaire pour engendrer d'autres cellules de plus en plus sexy qui feront à leur tour, les bars le soir pour se réveiller enceintes avec un gars qu'elles ne connaissaient même pas..

      Et ainsi va la vie..

      ;-)

    • Gilbert Turp - Abonné 13 mai 2016 11 h 40

      Si tous pensaient que la vie était sacrée, nul ne songerait as à foutre un pipeline de poison dans le Saint-Laurent.

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 13 mai 2016 13 h 54

      M.Montmarquette, vous êtes pas mal plus marrant lorsque vous ne causez pas politique;-)

      M.Turp, comme vous dites vrai!

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 13 mai 2016 08 h 01

    Un plaidoyer coup de poing !



    " Rien n'est plus puissant qu'une idée dont le temps est venu. "

    (Victor Hugo)

  • Louise Collette - Abonnée 13 mai 2016 09 h 44

    Bien contente

    Bien contente de faire attention, pas entièrement végétarienne je fais un repas de viande trois ou quatre fois par mois ce qui n'est pas si mal, si tout le monde en faisait autant il y aurait une nette amélioration si j'ose dire...

  • Claire Vallée - Abonnée 13 mai 2016 10 h 28

    À la défense des animaux non humains

    Sur le même sujet, je recommande la lecture de L'animal est une personne, un titre volontairement provocateur, de Franz-Oliver Giesbert. Même déjà très sensibilisée à la cause animale, j'ai été ébranlée, notamment par le scandale de la viande halal. Moi qui n'aimais pas beaucoup les araignées, je me suis aussi mise à les épargner davantage.

    Claire Vallée, abonnée

  • Sylvain Auclair - Abonné 13 mai 2016 11 h 20

    Un défi végane?

    Doit-on jeter des chaussures de cuir et sa veste de laine?