Hypocrisie londonienne

S’ouvre ce jeudi un sommet international anticorruption dans un lieu appelé le « coeur du réacteur » de l’évasion fiscale. Londres, centre financier de la majorité des dépôts et échanges offshore et capitale du tiers des paradis fiscaux de la planète, souhaite la signature de « la première déclaration mondiale contre la corruption ».

Trois cents économistes venant d’une trentaine de pays ont signé un texte collectif enjoignant aux chefs de gouvernement de « saisir l’opportunité du sommet pour prendre les mesures nécessaires afin de mettre un terme à l’ère des paradis fiscaux ». Des chefs politiques d’une quarantaine de pays et des représentants de la Banque mondiale, du FMI, de l’OCDE et de l’ONU doivent répondre à l’invitation du premier ministre britannique, David Cameron. Mais peu ou pas de dirigeants venant de ce tiers des paradis fiscaux tombant sous l’influence politique du Royaume-Uni.

Le lien est pourtant direct. La culture de la corruption encourage l’évasion fiscale, dit-on. Autrement, ces pays et territoires fiscalement accommodants sont une terre d’accueil privilégiée pour l’argent issu de la corruption. Le Royaume-Uni exerce une autorité souveraine sur environ le tiers des paradis fiscaux dans le monde, souligne le collectif d’économistes.

La City de Londres, riche pépinière des fameux « trusts » britanniques opaques, figure également dans le classement des dix principaux paradis fiscaux selon la liste retenue, abritant 55 % des dépôts offshore et accueillant la plupart des échanges entre les centres financiers offshore. Le quotidien Le Monde cite Nicholas Shaxson, auteur du livre Treasure Islands, soutenant que la moitié de ces îles paradisiaques tombent dans le giron britannique et revendiquent le tiers de l’actif bancaire international. La moitié des entreprises ressortant dans les Panama Papers étaient enregistrées dans les territoires britanniques d’outre-mer, telles les îles Vierges britanniques, les îles Caïmans, Anguilla, Barbade…, ajoute l’auteur.

Au total, le seul actif financier dirigé vers ces havres fiscaux peut varier entre 20 000 et 30 000 milliards de dollars, selon Tax Justice Network.

Champion de l’austérité

Dans un autre texte, le quotidien français relève les données de l’association Transparency International voulant que plus de 36 000 propriétés immobilières de Londres, concentrées dans les chics quartiers de la capitale, appartiennent à des sociétés, pour la plupart des sociétés-écrans, inscrites dans les paradis fiscaux. Les fonds de provenance douteuse expliquent que la valeur immobilière de Londres ait crû de 71 % entre 2000 et 2012, contre une hausse de 48 % pour Paris, poursuit Le Monde, dans un article proposant un tour du propriétaire des riches propriétés londoniennes.

Sans compter les révélations de Panama Papers plaçant le nom du premier ministre britannique et de son père parmi les détenteurs ou bénéficiaires de comptes enregistrés aux Bahamas. Et le choix du Royaume-Uni d’exacerber la concurrence fiscale au sein de l’Union européenne avec sa décision, annoncée en mars, de faire passer de 20 à 17 % le taux d’imposition des bénéfices des entreprises en 2020 dans le but d’attirer les multinationales. Ce taux était à 30 % pas plus tard qu’en 2008 dans ce pays qui a remporté le championnat de l’austérité sans croissance au sortir de la crise. Sans oublier qu’il a dû essuyer les critiques en début d’année après avoir manifesté une complaisance fiscale auprès de Google.

Bref, Transparency International n’est pas sans le marteler : « Pour que le Royaume-Uni soit crédible dans sa lutte contre l’évasion fiscale, il faut d’abord qu’il balaie devant sa porte. » L’expression a été reprise par le collectif d’économistes qui, doutant de l’efficacité du volontariat, ajoute : « Pour lever le voile sur l’opacité qui règne dans les paradis fiscaux, nous avons besoin de nouvelles régulations internationales, comme le “ reporting public ” pays par pays, y compris les paradis fiscaux. »

Les Thomas Piketty, Olivier Blanchard (ancien économiste en chef du FMI), Angus Deaton (Prix Nobel d’économie), Jeffrey Sachs (directeur de l’Institut de la Terre de l’Université Columbia et consultant spécial du secrétaire général des Nations unies) ou encore le Canadien Peter Dietsch (Université de Montréal), ont répondu à l’initiative d’Oxfam pour cosigner et publier cette lettre en marge du sommet de ce jeudi. Ils ne se bercent cependant pas d’illusions. « Les intérêts qui profitent du statu quo sont puissants. »

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7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 mai 2016 08 h 07

    Des émules

    Comment Londre peut il faire pour garder sa tete hors de l'eau, en fait n'est ce pas depuis toujours le sens de leur politique, ce avec quoi ils sont arrivés a dominer le monde mais avec le temps ils ont créés des émules qui maintenant mènent le monde

  • François Dugal - Inscrit 12 mai 2016 09 h 45

    Généreux donateurs

    Mais pourquoi diantre importuner tous ces généreux donateurs?

  • Noëlle Samson - Abonnée 12 mai 2016 10 h 27

    Hypocrisie planétaire, menée par Londres!

    Nous vous remercions de cet article qui fait bien le point sur cet hypocrite sommet, mais surtout qui nous a tient à jour sur les prises de positions d'économistes qui se tiennent bien debout, et sur le développement de la campagne d'Oxfam-Québec

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 12 mai 2016 10 h 56

    Terrorisme économique

    M. Bérubé, vous faites la description de ce qu'est le terrorisme économique mondiale et des milliers de gens y compris des enfants en meurent de faim.
    Les administrations, les bonzes de la finance, s'offusquent pourtant des quelques manifestations terroristes armées de par le monde et au détriment des populations. Et la guerre en Syrie..., devons-nous en être surpris ?

  • Yvon Bureau - Abonné 12 mai 2016 17 h 44

    De grands criminels,

    plusieurs ils le sont. Crimes contre des humains, crimes contre l'humanité.

    Même s'ils sont de grands pays, ils nagent dans l'océan de la petitesse. dominants des sous-humains.

    Le pire, ils se peut que plusieurs d'entre eux soient religieux, pires des pratiquants !!!

    Cela me fait penser à Bush ...