Le petit lait

Installés au flanc d’une colline des Cantons de l’Est, Louis et sa famille travaillent jour et nuit. L’entretien de leurs 185 vaches ne leur permet pas de s’éloigner de la ferme. Ils ne s’en plaignent pas. Toute leur vie est là. Et ils sont heureux. Quand Louis arrive à prendre une journée de congé, par-ci par-là, il se rend au bout de ses champs humer le vent et scruter dans le silence le bleu du ciel. En cette saison, il peut encore observer le vol des oiseaux migrateurs qui dessinent leur avenir dans le vent, à la pointe de leurs ailes blanches.

Dans un monde qui a faim, pourquoi parle-t-on si peu de ceux qui nous permettent de manger ? « L’homme heureux, écrivait Tchekhov, vit en paix et les menus soucis de l’existence l’agitent à peine, comme le vent agite le tremble, et tout va bien. »

« Je suis de la quatrième génération sur cette ferme », dit Louis. Ces derniers jours, il a ramassé les roches que le gel fait apparaître chaque printemps à la surface des champs. Il a semé jusqu’à tard le soir le trèfle, les rangs de luzerne, le maïs. Il a fait tout ça entre ses visites habituelles à l’étable.

Depuis un an, dit-il, le travail s’avère plus intense. Les quotas ont été changés. « On a dû augmenter la production de lait de 60 000 litres. » Pourtant, l’entreprise familiale récolte environ 45 000$ de moins qu’avant. Sa ferme produit 710 000 litres de lait. Chaque litre est payé désormais 8 cents de moins, même si à l’épicerie le lait est désormais vendu plus cher.

Environ 8500 familles comme la sienne vivent de l’agriculture au Québec. Selon Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles, ces entreprises familiales font face à des pertes de 30 à 50 % par rapport à leurs revenus habituels. Pourquoi ? Un orage de lait américain les inonde.

Les producteurs américains profitent de la déréglementation qui prédispose à la libéralisation des marchés au nom des bienfaits supposés d’une supra-économie qui flotterait prétendument au-dessus de tous les pays. Avec leurs surplus de lait, les producteurs américains fabriquent un dérivé hyper-concentré en protéines : le lait diafiltré. Celui-ci est exporté à petit prix depuis les États-Unis au profit des gros transformateurs d’ici, comme Parmalat, Saputo ou Agropur, même si ce dernier fait partie d’une coalition qui demande une réglementation plus stricte.

« Les petites fromageries ne peuvent pas en utiliser parce que ça rentre des États-Unis par vans. C’est un trop gros volume pour les petites fromageries. Ce n’est bon que quelques jours seulement. » Comprenne donc qui voudra : ce sont les fromages les plus fins et désirables qui sont aussi écrasés par cette opération de dumping. Et que fait-on du lait soudain invendu ici ? « On le jette dans les champs ou dans des fosses », m’explique Louis devant son tracteur rouge.

Aux douanes, le lait diafiltré est considéré comme un simple ingrédient plutôt que tel du lait véritable. « Les usines remplacent notre protéine par celle des Américains qui leur revient à moitié prix de la nôtre. » Par un tour de passe-passe, les tarifs douaniers sont évités : ce lait est considéré comme un simple ingrédient. Donc pas de taxes. Mais une fois parvenu aux usines de transformation, le même produit est à nouveau considéré comme du lait, mais cette fois par l’Agence canadienne d’inspection des aliments. « Si c’est considéré comme du lait, ils ont droit d’utiliser 70 % de diafiltré. »

« L’Agence canadienne d’inspection et les douanes doivent s’entendre : si c’est du lait, les Américains devront payer des frais d’importation qui ne donneraient aucun avantage aux usines ; s’ils le considèrent plutôt comme un ingrédient, alors ils ne pourront pas en utiliser plus de 18 % en usine, selon les normes fromagères. » En attendant, les producteurs d’ici coulent à pic dans leur petit lait.

« Le pire est que les Américains n’utilisent même pas ce produit chez eux. Il a été créé juste pour contourner la loi au Canada » et écouler leurs surplus.

Toutes les façons sont bonnes, semble-t-il, pour envahir des marchés. En Haïti, ces derniers jours, les Américains ont annoncé le don de 500 tonnes de pistaches. Un don généreux ? Un don capable en tout cas d’écraser définitivement la production locale. Le lait américain soudain quasi donné n’est guère différent de ces pistaches; il appartient aussi à des visées commerciales plus vastes qui font bien peu de cas de la vie de tous les Louis du monde.

Ces derniers jours, les fermiers québécois ont manifesté devant de grandes industries de transformation à Montréal et à Granby. Mais l’homme heureux, celui qui boit son petit lait bleu comme de l’eau, ne remarque pas le bruit que font ces paysans. Voilà pourtant un titre noble, puisque dans paysan il y a d’abord le mot pays. Tout est trop souvent silence autour de ces gens-là.

Tchekhov encore : « Sans doute l’homme heureux se sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans ce silence le bonheur serait impossible. C’est une anesthésie générale. Il faudrait que derrière la porte de chaque homme satisfait, heureux, s’en tînt un autre qui frapperait sans arrêt du marteau pour lui rappeler qu’il existe des malheureux. » Nous vivons hélas dans un monde qui se délecte de son petit lait et de sa petite vie, quitte à en oublier complètement de nourrir ses vaches et son pays.

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19 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 9 mai 2016 05 h 02

    Et notre responsabilité, à nous consommateurs...

    ...de produits laitiers ? Pourrions-nous être complices de la vente de ces produits comme celle du lait diafiltré provenant des É.U. ? Pourrions-nous, dès lors, être en partie responsables de la baisse de revenus de 8% de nos concitoyens producteurs laitiers ?
    Je lis de plus en plus l'étiquette sur les contenants. Dès que je lis «protéines de lait» ou le mot «protéique», je remets sur la tablette. Certains produits je n'achète plus. Ce, après en avoir avisé le manufacturier et lui avoir expliqué pourquoi ?
    Je crois à la solidarité et, humblement, tente d'y apporter ma contribution.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 mai 2016 08 h 33

      Monsieur Bourdages,il est écrit de 30 a 50 % de perte de revenus ou 8 sous du litre.Tout ca entériné par le gouv.fédéral.Que fait notre gouv.provincial ? Il regarde ailleurs cherchant a écraser d autres citoyens comme les enfants,les étudiants,les femmes,les pauvres,les malades et les aide-soignants,alors que le role des élus est de s occuper a les proteger et les soutenir.Continuons donc a voter comme les Chambres de Commerce,les analphabetes et les anglos-quebecois pour ce gouvernement innocent... J-P.Grise

    • Rene Crepeault - Inscrit 9 mai 2016 09 h 36

      merci du conseil

    • Gaston Bourdages - Abonné 9 mai 2016 11 h 00

      Merci monsieur Grisé pour cette correction de mon impair.J'ai lu trop rapidement. Vous y avez lu une des conséquences.
      Gaston Bourdages.

    • Sylvain Auclair - Abonné 9 mai 2016 12 h 23

      Je crois que le gouvernement provincial ne peut légalement rien faire. Même s'il en avait les moyens.

    • Daniel Bérubé - Abonné 9 mai 2016 15 h 59

      Effectivement, nous nous devons de protéger nos producteurs, qui depuis que le Québec existe, n'ont jamais manqué à leur mission: nourir le peuple. Une présentation de quatre minutes environ que j'ai écouté la semaine dernière, si je me souviens bien dans le journal "La Terre de chez-nous", une jeune fille de 22 ans je crois, co-propriétaire avec son père d'une ferme laitière, étant la quatrième génération sur cette terre. Elle donnait comme conseil d'éviter les produits des compagnies PARMALAT et SAPUTO, étant celle important le plus de protéïne laitière des USA, donc coupant le plus dans ses achants de produits canadiens de base. Aussi, elle mentionait de toujours rechercher l'emblème "lait 100% canadien", qui assurerait l'absence de produits importé, mais... avec les coupures faite par Harper dans les postes de surveillance et vérification, des importations et de fabrication, reste à savoir si le contexte du 100% canadiens est souvent "vérifié" afin d'en assuré la crédibilité...

      Chaque Québécois, Canadiens doit se donner comme devoir de tout faire pour aider et soutenir nos producteurs, riches d'expérience et de respect de la nature et de l'environnement que l'on ne retrouve plus sur les trop grandes entreprises ou multinationnales. Le meilleur exemple est le refus de l'UPA, confirmé aujourd'hui et concernant le projet d'Energie Est...

  • Jacques Lamarche - Inscrit 9 mai 2016 07 h 04

    Que c'est lait!

    L'incurie du gouvernement canadien est franchement scandaleuse! Pourquoi cette apathie devant des gros joueurs de l'industrie laiteuse? C'est du devoir de l'État d'intervenir et de défendre son petit monde! Il le fera, semble-t-il, seulement si l'opinion en est saisie! Bien triste de constater que des géants de l'économie se rient impunément des gens et règlements de mon pays! Ou d'Haïti!

    Merci, monsieur, de nous l'avoir si bien dit!

    • Louise Melançon - Abonnée 9 mai 2016 11 h 23

      Oui, c'est insupportable ce comportement des Américains... et l'incurie de nos gouvernements!
      Il faut appuyer nos agriculteurs!

  • Bernard Terreault - Abonné 9 mai 2016 08 h 26

    non compétitivité

    Comment les Américains arrivent-ils à produire moins cher ? Ils vont répondre qu'ils sont mieux organisés, que nous n'avons qu'à les imiter. Les fermiers d'ici vont dire que nous avons ici plus de contraintes environnementales ou d'exigences sur la qualité des produits ou que les fermiers américains sont plus subventionnés. Peut-être est-ce une question de climat, le même hectare produisant deux fois plus de fourrage en moyenne aux ÉU ? Quoi qu'il en soit, il me semble que, même si ça nous coûte un peu plus cher, nous ne devrions pas dépendre de l'étranger pour notre nourriture de base : qu'arriverait-il si une catastrophe naturelle produisait une pénurie aux ÉU ? Nous pouvons nos priver de kiwis ou de Roquefort mais pas de pain, de patates, de porc et de lait. Ceux qui ne veulent pas accepter notre condition de pays nordique, avec ses contraintes mais aussi ses avantages, peuvent émigrer aux ÉU.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 9 mai 2016 13 h 35

      Ce qui n'est jamais étudié c'est la portion des coûts des quotas dans le prix de la production. La ferme décrite ici avec ses 185 vaches doit avoir un quotas d'une valeur d'environ 4.6 millions$, et ce c'est juste le papier qui donne droit de produire... Veut, veut pas une bonne part du prix élevé du lait ici est dû au coût du quota qui vaut autour de 25,000$ par vache.

      Les sources d'infos varies mais ici la production annuelle doit autour de 8,500 kilos par bête (1 kilo = ~1 litre), la moyenne américaine est donnée à 10,100 kilos, en Israel on est juste sous les 12,000 kilos pour 2010. Le volume de production est très lié aux méthodes de travail. Pour exemple le production québécoise moyenne par tête de bétail était 5,056 kilos, alors qu'en 2011 elle était à 8,237 !
      Et régulièrement les médias dédiés aux producteurs les encourage a améliorer leur façon de faire.
      http://www.lacoop.coop/cooperateur/articles/2014/0

      Encore que le troupeau de 185 vaches de l'article ici devrait produire 185 X 8,500 kilos, soit plus de 1.5 millions de litres de lait, et non 710,000 comme indiqué. Les chiffres donnés par m. Nadeau sont d'une totale inprécision, et donc inutile pour comprendre la situation.

    • Daniel Bérubé - Abonné 9 mai 2016 16 h 16

      @ Jean-Yves Arès: Les USA ont un contexte agricole bien différent du nôtre, qui en tout premier lieu est archi subventionné: en 2015, le président Obama à prévu dans ses budget un montant de 1,000,000,000,000.00$, ou en d'autre termes, mille milliards pour les 10 prochaines années, c.à.d. 100 milliards par année: comment voulez-vous faire compétition à de tel marchés ???

      Effectivement, les vaches américaines donnent plus de lait, mais aussi... durent moins longtemps, car elles sont "boosté" aux hormones (interdites au Canada) et éventuellement quantité d'autres produits suceptible d'augmenter la production, mais souvent aussi d'en diminuer la qualité.

      Et comme terminait si bien Mr. Terreault: ...qu'arriverait-il si une catastrophe naturelle produisait une pénurie aux ÉU ? Nous pouvons nos priver de kiwis ou de Roquefort mais pas de pain, de patates, de porc et de lait. Ceux qui ne veulent pas accepter notre condition de pays nordique, avec ses contraintes mais aussi ses avantages, peuvent émigrer aux ÉU.

      Au plaisir !

    • Jean-Yves Arès - Abonné 9 mai 2016 17 h 34

      L'idée m. Bérubé ce n'est de ne pas produire ici, l'idée c'est de la faire de la meilleurs façon possible et déviter de fonctionner en vase clos que pour le bénéfice des producteurs.

      Je ne crois pas que la production laitière américaine ait un niveau de subvention supérieur à ce que nous avons ici. Et surment quand tu met dans la balance la subvention direct facturée au public le principe des quotas.

      Le Canada est le derniers pays au monde a fonctionner avec des quotas laitiers. Il n'y a pas de raison pour que nous ne puisions pas produire ici de façon compétive. De 1986 (la date que j'ai homis d'indiquer plus haut pour les 5,056 kilos de production annuelle moyenne par bête) à 2011 la productivité a été augmentée de 63%. Elle s'est amélioré encore passablement depuis 2011, et tout le monde du milieu s'entend pour dire qu'il y a encore beaucoup de la place à amélioration. Mais un agriculteur qui augmente sa productivité est pénalisé par l'obligation de s'acheter un papier de quotas...

  • Brigitte Garneau - Abonnée 9 mai 2016 09 h 45

    En effet, qu'en est-il de notre responsabilité?

    Les consommateurs se doivent d'être vigilants et bien renseignés avant de faire des achats. Si la seule chose qui compte à leurs yeux est de payer moins cher...Nous allons avoir d'énormes problèmes économiques et de société. Arrêtons de ne penser qu'à notre porte-monnaie personnel et pensons à celui commun de la société entière...C'est vrai qu'avec un taux d'analphabétisme de 53%, l'effort est d'autant plus considérable. Quand une société entière ferme les yeux et ne voit pas que la formule: Économisons maintenant (l'achat du lait américain) pour mieux gaspiller plus tard (notre production locale), d'immenses problèmes se présenteront de façon immininente...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 9 mai 2016 13 h 55

      «Arrêtons de ne penser qu'à notre porte-monnaie personnel»

      Vraiment ?

      Je doute beaucoup de la sincérité de ce genre de propos. Particulièrement s'il vient de gens qui ont en grande estime pour notre syndicalisme (ce n'est peut-être pas votre cas).
      Car voyez vous on accorde beaucoup beaucoup beaucoup d'importance au porte-monaie personnel des cotisants en milieu syndicale. Juste à avoir vue aller la FAE aux dernières négo pour s'en convaincre.

      Et il est hors que question pour eux que l'augmentation des salaires ne couvre pas l'augmentation des prix à la consommation. Dans ces conditions on a beau jeu d'être indifférent aux augmentations de prix puisqu'a la fin on ne les subit pas, c'est d'autres qui payent pour nous.

  • Ronald Houde - Abonné 9 mai 2016 09 h 55

    Survie ou effondrement... notre choix!

    Jared Diamond, dans son livre "Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie" nous avertit clairement. Vous cherchez un raccourci vers l'effondrement, rendez vous dépendant d'une autre société? D'autant plus si la dépendance est critique à la survie des membres de la société dépendante, comme c'est le cas pour son alimentation.
    La souveraineté alimentaire est fondamentale à la survie d'un peuple et de la société qui le structure.
    Ce qui se produit présentement au Québec avec la dilapidation de nos terres agricoles et la marginalisation de nos familles d'agriculteurs est tout simplement un crime contre la société québécoise.