Une règle d’écolier pour les voyages spatiaux

Il est généralement admis désormais que le bon vieux PIB mesure mal le niveau de bien-être des peuples. Mais on se rend compte aussi qu’il arrive de moins en moins bien à refléter la simple réalité économique.

On connaît bien maintenant la chanson. L’étalon utilisé depuis la Deuxième Guerre mondiale pour mesurer chaque mois la performance des économies est un bien mauvais indicateur du niveau de bien-être de leur population.

Faisant la somme de la valeur marchande finale de l’ensemble des biens et services produits dans une société, le produit intérieur brut (PIB) reste le même, par exemple, que la richesse soit répartie également ou qu’elle soit accaparée par quelques privilégiés, que vous puissiez compter sur l’aide de vos voisins ou pas, ou que vous ayez confiance dans vos dirigeants politiques ou pas. Il diminue lorsque vous réduisez votre temps de travail pour prendre soin d’un proche. Et il augmente chaque fois qu’on construit une prison, qu’on achète plus de médicaments ou qu’on coupe un arbre pour en faire des planches.

Les défenseurs du pauvre PIB rétorqueront qu’il n’a jamais été censé faire la somme du bonheur collectif d’une nation et qu’il n’est qu’une mesure de l’activité économique. Or, on lui reproche d’avoir de plus en plus de mal à s’acquitter de cette tâche aussi.

D’abord mis au point pour appuyer l’effort de guerre, le PIB reste encore aujourd’hui plus habile à compter des produits manufacturiers standardisés qu’à tenir compte de l’évolution de la performance de ces biens ou mesurer le poids économique de facteurs plus intangibles comme les services, qui comptent pourtant pour plus de 70 % des économies développées.

Il verra entre autres comme un recul économique la vente, pour quelques centaines de dollars, de téléphones intelligents dernier cri, alors que les briques qui servaient autrefois de téléphones cellulaires coûtaient bien plus cher. Il aura aussi du mal à déterminer la valeur des services publics offerts gratuitement.

La révolution numérique

Les choses ne font qu’empirer avec le développement des technologies numériques, a constaté en mars l’ancien économiste en chef de la Banque d’Angleterre, Charles Bean, dans un rapport sur l’état des statistiques économiques commandé par le gouvernement Cameron. La réalité en ce domaine évolue tellement vite que les statisticiens ont l’air, avec leurs vieux outils, « d’essayer de mesurer un voyage spatial avec une règle d’écolier », constate l’économiste.

Comment prendre en compte la diversité de l’offre entre les chambres d’hôtel et les logements trouvés grâce au site de partage Airbnb ? Quelle valeur attribuer au fait de pouvoir acheter un billet d’avion ou effectuer ses transactions financières soi-même par ordinateur depuis la maison plutôt que de devoir payer un intermédiaire ou faire la file devant un comptoir ? Que faire de toutes ces personnes qui écrivent des blogues, rédigent des articles de Wikipédia et programment des logiciels libres gratuitement ? On est loin de l’image traditionnelle qu’on se fait de l’économie, avec des entreprises ayant pignon sur rue qui produisent et des ménages qui consomment.

Dans son rapport, Charles Bean se penche notamment sur le cas de la musique et de l’information, qui, grâce aux services Internet d’écoute en continu (streaming) et aux agrégateurs de nouvelles de Google, Apple et autres Facebook, n’ont probablement jamais été aussi abondantes, diversifiées et de qualité, bien que la valeur de leurs recettes ne cesse de diminuer.

On peut se demander combien de temps encore les artistes et les journalistes pourront continuer de vivre à ce rythme, mais c’est une autre histoire.

Apprendre à compter autrement

Cet angle mort numérique des statistiques officielles explique peut-être une partie de cette énigme pour les économistes du temps que semble mettre la révolution numérique à se traduire en gains de productivité et en croissance économique. La révolution aurait bien lieu et produirait des effets, seulement on n’arriverait pas à les mesurer.

Dans son rapport, Charles Bean estime pour le moment cette part manquante de l’économie à seulement 0,3 à 0,7 % du PIB britannique.

Il presse les agences de statistiques de se décoincer un peu en plongeant leurs instruments de mesure dans la masse d’informations disponibles sur la vie dans la webosphère. Il propose entre autres qu’on y estime la valeur économique des activités en se basant sur le temps qu’y consacrent les gens et leur coût au salaire horaire moyen.

Tout cela ne règle pas, bien entendu, le problème de la mesure du bien-être des peuples. On voit mal comment cela pourrait se compter en dollars et se résumer à un indicateur unique. Les nombreuses expériences en cours, dont plusieurs mises en branle à la suite du fiasco de la dernière crise financière, tendent à multiplier les indicateurs afin de couvrir le plus de domaines possible.

Reste ensuite l’impossible défi d’attribuer une importance relative à chacun de ces aspects de la vie afin d’obtenir un score final, à moins de rester avec un faisceau d’indicateurs dressant un portrait éclaté de la réalité.

Mais la réalité n’est-elle pas justement complexe et éclatée ? En général, comme pour les seules questions économiques.

2 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 7 mai 2016 11 h 58

    Intéressant!

    Très bon résumé des lacunes du PIB!

    «Les défenseurs du pauvre PIB rétorqueront qu’il n’a jamais été censé faire la somme du bonheur collectif d’une nation et qu’il n’est qu’une mesure de l’activité économique. Or, on lui reproche d’avoir de plus en plus de mal à s’acquitter de cette tâche aussi.»

    La principale utilité du PIB, pour moi, est de mesurer l'assiette fiscale! On ne peut pas taxer ou imposer un travail bénévole, mais on peut le faire si le même travail est fait en échange de sous.

  • Marie-Josée Gagné - Inscrit 8 mai 2016 09 h 31

    Les indicateurs vieillissent rapidement

    Nos sociétés modernes engendrent un vieillissement rapide des indicateurs. Les conséquences sont importantes car plusieurs politiciens ne réalisent pas que leurs décisions sont ancrées sur des indicateurs caducs.
    Un exemple : en Italie l’indicateur de fiabilité des trains se résume à dénombrer le nombre de trains en retard à chaque jour. En Allemagne ce même indicateur a été remplacé par la mesure du temps de retard (2minutes ou 2 heures?). Lequel des deux pays offre une fiabilité accrue à ses passagers ? L’Allemagne bien sur!
    Nous serions surpris de constater le nombre de politiques et de décisions prises par nos élus, appuyées sur des indicateurs caduques. Pensons seulement aux efforts consacrés à la recherche d’investissements étrangers (principalement dans le secteur de l’exploitation des ressources naturelles), avec la conviction que le progrès de l’économie du Québec est dépendant de cette dimension.
    Pendant ce temps, la Caisse de dépôt investit chaque année plusieurs milliards à l’étranger mais dans des secteurs économiques beaucoup plus modernes.
    N’y aurait-il pas un avantage à ce que nos politiciens consultent nos experts à la Caisse afin de recentrer leurs initiatives vers une économie du jour ?
    Mais pour ce faire, il faudra cesser de mesurer le progrès avec des indicateurs dépassés.