La famille des loups

Essayez, pour voir, d’enseigner la beauté sauvage des loups et de la meute, de ces canidés, de ces seigneurs du Nord à une fillette intoxiquée par une imagerie médiévale attardée, convaincue que loup = méchant.
Photo: iStock Essayez, pour voir, d’enseigner la beauté sauvage des loups et de la meute, de ces canidés, de ces seigneurs du Nord à une fillette intoxiquée par une imagerie médiévale attardée, convaincue que loup = méchant.

Un homme qui abandonne son pays pour sa famille. L’image poursuit le chroniqueur en ce petit mardi matin tout gris où il doit rendre compte de sa lecture de La frontière du loup de Sarah Hall. Il n’avait pas l’intention de parler de ce dont tout le monde parle au Québec en ce gris mardi du début mai. Il avait l’intention de parler des loups. De leur présence dans sa vie. Sur le calendrier au mur de la cuisine, à chaque mois une nouvelle photo de loups, comme une version carnassière de la bonne vieille pin-up girl.

Les livres de ses enfants sont pleins de loups tous plus cruels et menaçants les uns que les autres. Dans la littérature enfantine, les crocodiles et les lions ont le droit d’être gentils, pas les loups. Essayez, pour voir, d’enseigner la beauté sauvage de ces canidés, de ces seigneurs du Nord à une fillette intoxiquée par une imagerie médiévale attardée, convaincue que loup = méchant.

À la télé, ce n’est pas mieux. Cherche-t-il une nouvelle série à visionner avec sa blonde, ils tombent sur Lilyhammer, où un magnifique loup de Norvège est exécuté d’un seul coup de revolver, comme un minable voyou de fond de ruelle, par le héros maffieux. Maffieux = bon. Loup = méchant, comprenez-vous ? Ou bien ils tombent sur la nouvelle mouture de Séraphin, où Alexis, déguisé en cow-boy, abat d’un coup de carabine bien ajusté un loup bouffeur d’enfant d’une caricaturale férocité. Dans ces Belles histoires des pays d’en haut remis au goût du jour à coups de sacres et de guns, l’imagination faunique des scénaristes est bloquée au stade du Petit Chaperon rouge. Au fait, combien de victimes des loups au Québec depuis un siècle ? Combien de victimes des autos ?

 
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Dans une salle d’attente, il aperçoit un livre oublié sur une chaise, s’approche, le prend, regarde le titre. Le loup, de Marie-Claire Blais, dans la vieille édition du Jour. Le chroniqueur n’est pas vraiment surpris. Il vit dans la constellation du Loup.

Le roman qu’il vient de lire raconte une tentative de réintroduction du loup gris en Angleterre, dans la province de Cumbrie, aux confins de l’Écosse. En toile de fond : l’accession à l’indépendance politique de cette dernière. Au moment où le premier couple reproducteur, venu des forêts montagneuses de la Roumanie, débarque à Annerdale, cet immense domaine détenu par un richissime comte doublé d’un environnementaliste partisan du réensauvagement, la campagne référendaire fait rage plus au nord.

Rendu là, le chroniqueur ne peut s’empêcher d’aller googler les photos d’un PKP resplendissant après avoir traversé l’Atlantique, démone au bras, pour assister à cet événement historique, le référendum sur l’indépendance d’un autre peuple nordique ami de la liberté. Septembre 2014. Le député de Saint-Jérôme a déjà mis le PQ à sa main. L’Écosse, la Catalogne… Tout peut encore arriver.

Politique

Et dans le roman, ça arrive. « Une confortable majorité de votants vient de séparer le Nord du reste de l’île. […] Les rédacteurs de tabloïds évoquent stupidement des cortèges d’automobiles roulant vers le sud sur la M74, des files d’attente devant les agences immobilières, un exode des propriétaires de résidences secondaires, des résidents anglais et des  réalistes ”. » Comme elles nous semblent familières, ces vieilles peurs et ces misérables paniques soigneusement entretenues. Le passage se conclut sur cette constatation : « C’en est fini de la Grande-Bretagne. » Dommage que ce soit trop beau pour être vrai.

Sarah Hall est vue par certains comme un des secrets les mieux gardés de la littérature anglaise. Et son sixième livre de fiction, cette ample Frontière du loup, serait ainsi l’occasion d’une consécration logique. On aimerait voir ce que ça donne dans la langue de Shakespeare. Dans cette traduction, il y a d’occasionnelles beautés, mais aussi de nombreux passages où l’écriture se traîne, où le style devient quelconque, factuel et plat. On pourrait avoir affaire, bien entendu, à une traduction laborieuse. La froideur et l’absence d’humour de l’ensemble ne sont pas vraiment un problème. Quant à la toile de fond politique, elle s’accorde à l’esthétique romanesque de l’auteure telle qu’elle l’a exposée en entrevue au Guardian (ma traduction) : « Je ne vois pas comment les livres peuvent être écrits sans contexte politique — du moins s’ils sont pertinents et ambitieux. »

Le langage de la meute

Le loup. Non plus celui, dit solitaire, qui porte une ceinture d’explosifs, dissimule une kalachnikov ou conduit un véhicule transformé en arme offensive. Mais l’authentique terreur primitive. « […] les arbres, leur antique et sombre république. Le cadre parfait pour un lynx ou un ours en embuscade. Elle aimerait croire […] qu’un jour le pays dans son entier se réensauvagera, quelles que soient ses divisions récentes exprimées par les urnes. Elle aimerait croire qu’il y aura de nouveau un endroit où les réverbères s’arrêteront pour faire place à la nature sauvage. »

Hall possède une indéniable maîtrise des réseaux de sens tissés par une oeuvre. Au thème de la partition du Royaume-Uni répond l’immense territoire grillagé où se déploient dans un premier temps les loups réintroduits. La frontière servant à isoler un grand morceau de nature des paysages environnants est plus brutalement réelle que celle que tracent, entre un empire sénile et la jeune nation, les vestiges de l’antique mur d’Hadrien.

Autre parallèle difficile à rater : à l’organisation sociale complexe de la meute, orbitant autour du couple et de la structure familiale, s’oppose la propre grossesse de Rachel, la spécialiste des loups, qui décide d’avoir et d’élever seule son enfant.

Rachel aboutit dans cette Écosse nouvellement indépendante où la meute échappée de l’enclos de Cumbrie se verra accorder l’équivalent d’un statut de réfugié. Elle regarde le parlement presque neuf. « Tout cela est possible, se dit-elle, si les gens le veulent avec suffisamment de force, s’ils sont las et habités par l’espoir. » Eh oui.

Puis un avion l’emmène survoler les Highlands à la recherche de ses loups. Les voici, à la queue leu leu au sein de la vaste lande, le père, la mère, deux jeunes. Une famille. Un pays.

La frontière du loup

Sarah Hall, traduit de l’anglais par Éric Chédaille, Christian Bourgois, Paris, 2016, 474 pages

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 mai 2016 19 h 19

    La meilleure critique de M. Hamelin depuis longtemps. Quel souffle !

    Dans le film «Un hologramme pour le Roi», dont l’action se situe en Arabie saoudite, Alan Clay (Tom Hanks) promet de soutenir son chauffeur de taxi si une rébellion s’organise contre la monarchie des al-Saoud. Peu après, il est convié à une chasse aux loups. Il croit en voir un dans sa lunette de carabine. Cette ombre de loup, c’est un fidèle du régime, un islamiste, à coup sûr un mauvais.

    Il est étonnant que les loups ne soient pas tous exterminés aujourd'hui. Ce sont des survivants.