Le mal aimé

Les hommes aussi entiers que Claude Ryan inspirent généralement des sentiments partagés. Autant sa rigueur intellectuelle et son sens de l'engagement imposaient le respect, autant les Québécois ont été soulagés de le voir échouer dans sa quête du pouvoir.

Les libéraux auraient dû gagner l'élection d'avril 1981. Il est vrai qu'en reniant ses engagements de la campagne référendaire, Pierre Elliott Trudeau a donné un sérieux coup de pouce au PQ, mais la défaite libérale a aussi été le résultat d'un phénomène de rejet.

Cet homme qui se disait guidé par la main de Dieu, mais qui avait eu la victoire si mesquine, le soir du 20 mai 1980, faisait peur. Lui organiser des bains de foule était un véritable défi pour les organisateurs libéraux. C'était d'autant plus désolant que M. Ryan aimait sincèrement le contact avec la population. S'il y en a un auquel s'appliquerait parfaitement le qualificatif de mal aimé, c'est bien lui.

Ses anciens collègues libéraux, qui chantent aujourd'hui ses louanges, semblent avoir oublié tout le mal qu'ils en disaient eux-mêmes à l'époque. S'il a dû quitter la direction du PLQ, ce n'est pas faute d'avoir tenté de s'accrocher.

Les partis politiques, surtout les partis d'intérêts, ont horreur des perdants, mais c'est tout autant le moralisme de M. Ryan, voire son puritanisme qui horripilait bon nombre de militants. Le PLQ n'était pas précisément un repaire de marginaux, mais de là à vouloir leur imposer un modèle de candidat, marié et père de famille, il y avait une marge. Le pire est que M. Ryan ne s'en rendait pas compte.

Il était certainement animé par un profond désir de servir le Québec, mais connaissez-vous beaucoup d'autres hommes politiques, dont la carrière a été marquée par un échec aussi cuisant, qui ont eu droit à des funérailles nationales?

Si remarquable qu'il soit, un homme ne peut avoir tous les talents. M. Ryan avait une envergure intellectuelle tout à fait exceptionnelle, mais c'était un politicien très ordinaire. Finalement, il aurait dû rester au Devoir.

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On dit qu'il a servi de caution morale à Robert Bourassa, qui a eu l'intelligence de le garder à ses côtés. Assez curieusement, c'est dans le rôle du bulldozer que cet homme de réflexion a connu le plus de succès. M. Bourassa lui a confié les tâches les plus ingrates: hausse des droits de scolarité, alourdissement des responsabilités des municipalités, rétablissement du bilinguisme dans l'affichage commercial. On a dit de lui qu'il avait été le seul ministre de la Sécurité publique à pouvoir intimider la SQ.

Avec le recul, il faut reconnaître que la loi 86, qui a introduit le concept de «nette prédominance» du français, a permis d'atteindre un équilibre correspondant à la réalité socio-politique d'un Québec «distinct» dans un Canada uni. La preuve en est qu'en huit ans de pouvoir, aucun gouvernement péquiste n'a osé la remettre en question.

Même s'il n'a jamais été impliqué officiellement dans le dossier constitutionnel, il ne faudrait pas sous-estimer l'influence qu'il exerçait. En 1978, les libéraux lui avaient lancé un SOS, parce qu'il semblait être le seul capable de barrer la route aux «séparatistes». Son combat n'a jamais cessé.

Son désir de renouveler en profondeur le fédéralisme canadien ne fait aucun doute. Pourtant, même après que Trudeau eut rejeté du revers de la main le grand projet de réforme qu'il avait élaboré dans le Livre beige, il faut bien constater qu'il s'est fait l'allié objectif du statu quo constitutionnel.

Jusqu'à sa retraite, il s'est employé à empêcher son parti de s'engager sur ce qu'il appelait la pente savonneuse de l'indépendance. Après le rejet de l'Accord du lac Meech, il a systématiquement boudé les audiences de la commission Bélanger-Campeau, dont il était officiellement membre, mais qui ne lui inspirait aucune confiance.

Sa réaction a été encore plus vive quand le rapport Allaire est devenu la politique officielle du PLQ. Pendant quelques heures, il a laissé planer la menace d'une démission. M. Bourassa a pensé qu'il serait plus facile de faire plier Mario Dumont. Ou que son départ serait moins dommageable.

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En 1987, la mort de René Lévesque avait eu l'effet d'un électro-choc sur le PQ, qui s'était lancé dans un sérieux examen de conscience. Dans les heures qui ont suivi, Pierre-Marc Johnson a démissionné et Jacques Parizeau a remis le cap sur la souveraineté.

Le premier ministre Charest a évoqué hier l'attachement de M. Ryan successeur aux «valeurs libérales», mais la question est plutôt de savoir ce qui reste au PLQ des valeurs chères à son ancien chef.

M. Charest a oublié de dire qu'en 1998, il s'était empressé de ranger sur les tablettes le rapport du comité sur la pauvreté, dont son prédécesseur, Daniel Johnson, avait confié la présidence à M. Ryan. Pour élaborer sa plate-forme électorale, le chef du PLQ avait préféré s'inspirer de l'Ontario de Mike Harris.

Depuis le 14 avril dernier, on ne peut vraiment pas dire que l'esprit de M. Ryan hante les officines gouvernementales. Lors de la formation du conseil des ministres, M. Charest a soigneusement écarté les quelques disciples de l'ancien chef qui siègent encore à l'Assemblée nationale, notamment Christos Sirros et Geoffrey Kelley.

Dans une entrevue accordée à la collègue Kathleen Lévesque, l'automne dernier, M. Ryan semblait manifestement inquiet des conséquences de la «réingénierie» projetée par le nouveau gouvernement, auquel il rappelait la nécessité de respecter l'idéal de justice social qui a toujours animé le PLQ. Un rappel qui n'a pas eu beaucoup d'effet.

mdavid@ledevoir.com

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1 commentaire
  • Pierre-Paul Roy - Abonné 10 février 2004 20 h 47

    Honnêteté

    De tout ce que j'ai lu dans Le Devoir de ce
    jour, mardi le 10 février, la chronique de Michel David est ce qui est, je ne dirais pas écrite avec le plus d'objectivité - je n'aime pas ce mot -, mais écrite avec le plus d'honnêté envers cet homme charmant que j'ai déjà rencontré, Monsieur Claude Ryan.