Betty face au monde musical à réinventer

La semaine dernière, je suis allée au Combat pour la langue de bois des Filles électriques. Un happening ultracouru au Théâtre La Tulipe, sur Papineau. Les générations s’y confondent ; les jeunes au paradis, les plus argentés au parterre, ouvrant leurs goussets pour ce spectacle-bénéfice.

Un tas de personnalités y prennent le micro en démolissant des idées reçues, avec un résultat inégal, mais souvent explosif. De Micheline Lanctôt à Jean-Paul Daoust, de Lewis Furey à Stéphane Crête, de Monique Jérôme-Forget à Michel Désaultels, la mitraillette des uns et des autres tirait comme il se doit dans tous les sens.

Quand Betty Bonifassi est arrivée sur scène, ce n’était plus un texte écrit, mais un cri du coeur qui résonnait.

Au Café Cherrier, où je l’ai retrouvée cette semaine, cette passionaria du jazz, du blues, du trad, du trip hop, de l’électronica, de la chanson réaliste revenait à la charge.

« J’ai déjà donné dix ou quinze shows par mois, disait-elle. Aujourd’hui, c’est un tous les quatre mois. On ne vend plus d’albums. On assiste à un changement de l’ordre mondial et de ses industries. Le monde de la musique s’est transformé sans nous. Et il est en train de mourir. »

Betty Bonifassi est une femme bouillante, de coeur et de tempérament, qui invite de tous ses voeux l’industrie à s’asseoir avec les musiciens pour la suite du monde.

« Le trésor le plus absolu du Québec, ce sont ses musiciens, clame-t-elle. Et ils sont plus mal payés qu’ailleurs. On est un épicentre d’excellence et on ne le sait même pas. Si vous saviez le nombre de talents qui meurent. Il faut remettre le musicien sur un piédestal. » Elle appelle à une révision complète des modus operandi de l’industrie quant à un art impalpable et ballotté. Les redevances en ligne sont dérisoires, les droits d’auteur au Québec, déficients. « Et l’âme dans tout ça ? »

La vie d’artiste

On connaît depuis longtemps cette compositrice et chanteuse au timbre chaud, née à Nice, Montréalaise depuis vingt ans. Dans l’inoubliable animation de Sylvain Chomet en 2003, Les triplettes de Belleville, elle prêtait sa voix aux trois vieilles excentriques. Ça l’a conduite jusqu’à la scène des Oscar, interprétant avec le musicien Benoît Charest, alors son mari, Belleville rendez-vous. Un moment magique !

Betty Bonifassi a travaillé avec DJ Champion. Elle fut du duo Beast aux côtés de Jean-Philippe Goncalves. On lui doit en 2014 un magnifique album solo sur les chants d’esclaves dans les plantations du Sud américain, les « work songs » et chants de prisonniers, racines du blues, tirés du fonds de l’ethnomusicologue texan Alan Lomax. Sa mère est Serbe, son père d’origine italienne, le métissage son champ d’exploration. Elle vibre, elle émeut, en dérange certains, impressionne plus de monde encore.

À son arrivée à Montréal, elle trouvait la scène musicale en effervescence : « Il y avait 50 clubs où jouaient 200 musiciens par soir. Aujourd’hui, c’est en décroissance. » Tout coûte plus cher. Le prix des billets aussi. La belle gueule des jeunes chanteuses a souvent préséance sur le talent.

Betty Bonifassi appelle à l’union des forces artistiques, plus divisées quand ça va mal. « À ce rythme-là, il n’y aura bientôt plus de gens qui écrivent et composent, juste des exécutants. »

La vie d’artiste n’a jamais été facile, hormis pour les vedettes, vrai cliché à répéter, mais avec la dématérialisation des supports, des passerelles s’écroulent.

Conçue pour les mégavedettes

Elle trouve l’industrie de la musique conçue pour les mégavedettes, bien davantage que pour les créateurs entre ombre et lumière qui tâtonnent des mois avant d’accoucher d’un album. Les musiciens de Montréal brillent à ses yeux par leur polyvalence et leur virtuosité, sans voir leur potentiel immense propulsé sur l’arène internationale.

Betty Bonifassi carbure à l’éventuel spectacle de ses chants d’esclaves mis en scène par Robert Lepage, qu’on applaudit au TNM dans son 887. « On s’est tous deux intéressés au poème de Michèle Lalonde. Speak White, c’est ce que les maîtres disaient aux esclaves noirs qui parlaient créole sur les plantations. Cette mentalité de colonisés s’est retrouvée ici. »

On a parlé des ponts à ériger entre les créateurs, mais aussi de cette révolution technologique qui a modifié l’univers culturel à la vitesse grand V sans temps de réflexion, broyant des artistes, égarant l’esprit de la fête, chamboulant l’industrie et les moeurs du public.

Ça vaut pour le marché du disque, également pour la vente et la location des DVD — voyez La Boîte noire qui s’écroule. Au cinéma, ce jeudi, la corporation du cinéma Parallèle fait faillite et tombe Excentris. Les projets de salles des promoteurs français de MK2 prendront du temps à construire, à Montréal, le cas échéant. Or, le sol est en séisme.

Aux prochaines audiences sur la politique culturelle, tous les secteurs artistiques vont défiler. J’ai rêvé avec la chanteuse des Triplettes d’un univers culturel jusqu’aux oreilles réinventé.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 mai 2016 21 h 58

    Oui, ce fameux"Speak White "

    cher aux fédéralistes :PLQ.FCCQ, West Island nous tue nous les negres blancs d Amerique et l Union des forces vives tarde .Quand sortirons nous de ce cauchemar. J-P.Grise