Duel d’actionnaires

Il fallait applaudir l’intransigeance de Pierre Beaudoin à ne pas troquer le contrôle de Bombardier face à ce qui demeure des velléités d’Ottawa sous l’influence de Bay Street. C’est ce qu’ont fait les actionnaires présents à l’assemblée du 29 avril.

Le président exécutif du conseil d’administration de Bombardier a mis le poing sur la table. Avant Pierre Beaudoin, Alain Bouchard, président exécutif du conseil d’Alimentation Couche-Tard, avait dénoncé l’opposition obstinée de Bay Street à sa proposition visant à retirer la clause crépusculaire afin de maintenir le statut à vote multiple des actions pérennisant le contrôle de l’entreprise. Deux cas de dualité où les actionnaires minoritaires influents doutent que le don de la performance soit intergénérationnel. Ils veulent avoir plus d’emprise sur la nomination du président de l’exploitation et plus de représentation au conseil d’administration.

Il est connu que la double catégorie d’actions conférant à la famille fondatrice le contrôle sur Bombardier avec une poignée d’actions est le principal irritant retardant l’aide d’Ottawa au programme CSeries. Pierre Beaudoin n’entend cependant pas céder devant un gouvernement fédéral relayant les doléances de Bay Street. « Nos actions à vote multiple nous permettent d’investir à long terme et de protéger cette société [d’un démantèlement]. Nous n’avons pas l’intention de changer quoi que ce soit », a-t-il martelé lors de l’assemblée du 29 avril, sous les applaudissements nourris.

Pour sa part, Alain Bouchard joue la carte de la performance et de la création de valeur pour les actionnaires. L’an dernier, en appui à leur proposition, les fondateurs de Couche-Tard faisaient miroiter que depuis l’inscription de l’entreprise à la cote de la Bourse, en 1986, la valeur de l’action a été multipliée par près de 620, de 2,25 $ à l’équivalent de 1392 $ en tenant compte des fractionnements.

Succursale américaine

 

Ces deux exemples nous rappellent que les actions à vote multiple ont démontré leur pertinence. Elles sont reconnues pour apporter une vision à plus long terme, pour éloigner les prises de contrôle hostiles et autres tentatives d’investisseurs prédateurs. Aussi pour décourager les assauts spéculatifs d’actionnaires activistes n’ayant que la valorisation à court terme de l’actionnaire, sans autre préoccupation pour les autres parties prenantes. Et pour pérenniser la contribution du fondateur ou d’un membre de sa famille dont la compétence serait reconnue pour assurer la relève.

Yvan Allaire en a rajouté cette semaine. Le président exécutif du conseil de l’IGOPP, qui s’exprime ici à titre personnel, a souligné que sans la présence d’un actionnaire de contrôle, souvent facilité par le recours aux actions à droits de vote multiples, il n’y aurait pas d’industrie aéronautique au Canada, pas de CSeries pour concurrencer Boeing et Airbus, pas de Magna en Ontario, ni de Rogers, de Teck Resources, de Canadian Tire, de Weston, de CGI, de Shaw… En 2012-2013, alors que le dollar américain coûtait près de 1,60 $CAN et que les marchés boursiers étaient au plancher, toutes les compagnies canadiennes se voulaient une aubaine pour les acheteurs américains. L’économie canadienne serait revenue à la structure de succursale américaine ayant prévalu durant les années 1950, a illustré Yvan Allaire.

Bien encadrées et balisées, les actions à vote multiple ont plutôt du bon à offrir à l’actionnaire. L’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP) a déjà souligné qu’elles n’ont pas d’effet négatif pour autant que le cadre juridique et les principes de gouvernance assurent une protection adéquate aux actionnaires subalternes.

Mieux, pour l’actionnaire et l’investisseur, les entreprises où il y a présence de classes d’action avec votes inégaux affichent des performances supérieures aux entreprises traditionnelles tant sur une période d’un, de trois que de cinq ans, a calculé l’IGOPP. La Banque Nationale a également mesuré un « avantage familial », les entreprises sous contrôle familial faisant largement appel à la double catégorie d’actions.

« La surperformance continue de ces entreprises s’explique surtout par leur capacité à prendre des décisions et à mettre en oeuvre des stratégies à long terme sans avoir la pression d’obtenir des résultats à court terme. De plus, elles tendent à répartir le capital de façon plus efficace et généralement à moindre risque », avait observé l’institution.

Que Bay Street se rassure.

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