Le «cartel» contre Sanders

Et voilà le cartel médiatico-politique — déjà triomphant en faveur de Hillary Clinton —, pressé de voir s’éteindre les derniers souffles d’opposition venant de Bernie Sanders. Apparemment gênés par la rhétorique anti-establishment et anti-Wall Street du candidat insurgé du Vermont (il critique également les médias « corporatistes »), les grands journalistes et journaux semblent plus offensés que jamais par la détermination de Sanders à tenir tête dans une campagne quasi perdue.

« Hypocrite ! », accusent les bien-pensants, alors que le camp Sanders essaie toujours de faire basculer les superdélégués démocrates — délégués nommés par les barons du parti officiel et non pas choisis par vote — avec l’argument qu’il serait un candidat plus fort que Clinton contre Donald Trump en campagne présidentielle. Bernie, le puriste populaire qui voudrait soulever les petites gens déchus de leur souveraineté par les politiciens des deux partis majeurs, aurait donc trahi son propre engagement à la démocratie directe.

« Qui pensait que Sanders aurait recours au jeu des initiés pour obtenir ce qu’il veut ? », ironise Michael Dobie, éditorialiste de Newsday, le quotidien de Long Island. « C’est ce que font les politiciens traditionnels, achetés et vendus comme les Clinton, pas un homme de principe comme Sanders. N’est-ce pas ? »

Plus violent est le chroniqueur du New York Times, Charles Blow, normalement à gauche et mieux disposé envers Sanders. Il critique le directeur de campagne Jeff Weaver pour son idée de partir à la chasse aux superdélégués même si, après la primaire de la Californie, le 7 juin prochain, Hillary obtient plus de voix populaires au final et l’appui de plus de délégués élus. Interviewé sur CNN le 24 avril, Blow a repris le thème de Dobie : « C’est incroyable de la part d’un candidat dont la campagne a été menée en tant que campagne anti-establishment : il demande à ce même establishment, qui incarne les superdélégués… de renverser la volonté du peuple. Cela dégrade en quelque sorte la vertu qui fait de Sanders un candidat attirant. »

Le sale travail des Clinton

Mon Dieu. Ces journalistes font le sale travail des Clinton et de leur machine. Hillary a souvent martelé le prétendu manque de compétence et d’engagement de Sanders en tant que « vrai » démocrate. En effet, il siège avec les démocrates au Sénat pour obtenir de meilleurs postes dans les commissions, mais il se présente comme « socialiste indépendant ». Cela est une distinction sans importance, car Sanders est, à tous égards, membre du Parti démocrate — et plutôt du genre frondeur. Il a le droit de faire de son mieux pour gagner.

Mais les Clinton dominent l’aile traditionnelle et clientéliste du Parti démocrate, dont l’ordre du jour est d’atteindre et de retenir le pouvoir en récompensant les copains (comme Wall Street et les grands cabinets d’avocats) et en punissant les ennemis (syndicalistes dissidents et militants pro-Sanders). C’est la règle de fer dans la plupart des partis politiques, et Sanders n’est manifestement pas un adhérent au clientélisme courant des démocrates.

J’avoue que Sanders n’est pas un démocrate de souche. Néanmoins, il a peut-être raté une occasion historique de s’emparer de la citadelle d’un parti censé être le tribun de la classe ouvrière, mais qui s’est vendu il y a longtemps à l’entreprise et à la finance. Lorsqu’il s’est déclaré candidat à la présidentielle en avril dernier, j’imagine que Bernie se voyait faire un beau geste vers la fin de sa carrière.

« Restons poli, s’est-il dit, restons au-dessus de la politique au vitriol. Peut-être que j’influerai sur le débat en novembre. Je dirai que le système politique est truqué, qu’il empêche la vraie démocratie, mais je n’insulterai pas Mme Clinton ou son époux, malgré leur incarnation du racket organisé contre les gens ordinaires. »

Sanders ne s’attendait pas à la profondeur de la désillusion actuelle en Amérique. Rattrapé par sa popularité soudaine et celle de Trump (avec lequel il partage d’importants points communs), il n’a pas eu la clairvoyance de mener campagne en tant que rebelle contre le Parti démocrate officiel. Là, il aurait été obligé d’afficher son intention de mener un coup d’État contre le couple Clinton et, par ailleurs, contre Barack Obama qui, lui, est appuyé par la machine démocrate de Chicago. Évidemment, les primaires closes, réservées aux démocrates, ont favorisé Hillary, et Sanders n’a pas fait le nécessaire à l’été 2015 pour encourager les indépendants à se « convertir » au parti appartenant aux Clinton. Dans l’État de New York, la date limite pour s’inscrire au Parti démocrate afin de voter dans la primaire d’avril était le 9 octobre, quatre jours avant le premier affrontement télévisé Sanders-Clinton.

Les jeux sont faits. Quel dommage.

5 commentaires
  • Camil Gaulin - Abonné 2 mai 2016 07 h 12

    Peut-être avec les verts

    La seule oportunité restante à Bernie pour être candidats présidentiel, c'est d'accepter d'être le candidat des verts. L'offre as été lancé par la chef du parti qui offre sa place à Sanders. Les médias corporatifs États-Uniens pourrons par la suite l'ignorer plus facilement. L'offre des verts est sur la table, que feras Sanders?

    • Raymond Labelle - Abonné 2 mai 2016 10 h 27

      C'est grâce aux Verts que W. Bush a battu Gore. Les Verts ont obtenu 5% du vote en Floride, remportée par des grenailles par W. Ainsi, au lieu d'avoir un président très conscient du problème des changements climatiques et déterminé à agir face à ce problème (Al Gore), on a eu W. Bush, qui a refusé la participation des EU au Protocole de Kyoto.

      Quelle triste ironie!

      On nous dira que W. a triché et que Gore aurait dû être élu de toute façon. Ça n'est pas si clair, et une tricherie aurait été impossible en l'absence des Verts, car l'avance démocrate aurait été trop grande.

  • Claudette Jobin - Abonnée 2 mai 2016 15 h 10

    Réforme majeures encore possible

    Sanders n'a pas "brassé" dès le début les démocrates qui nient les problèmes depuis trop longtemps.
    Heureusement, en avril, le pire ennemi des filous de la finance, William K. Black, est devenu conseiller pour Sanders.
    Souhaitons donc que, d'ici novembre, Black réussisse à forcer l'évolution du discours public de telle sorte que candidats, partis et médias n'aient pas d'autre choix que d'admettre que des réformes majeures s'imposent.
    Claudette Jobin

  • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 2 mai 2016 21 h 21

    Candidate de Sion, donc de la guerre

    Seule candidate à avoir validé chaque guerre depuis le début de sa carrière et d'avoir octroyé à Israël chaque injonction que l'état raciste lui a réclamé, Mlle Clinton est, paradoxalement, l'égérie du conservatisme puritain et donc de ce qui reste de l'establishment anglo-saxon.

    Aucun des candidats ne s'éloignera du statu quo, peu importe ce qu'ils peuvent déclarer durant leur campagne électorale, mais elle a le mérite de suivre la doctrine à la lettre; dépossession, féminisme, guerres "humanitaires" en permanence, c'est-à-dire les bombardiers suivi par les "colombes" ou ONG et multi-nationales chargées de la reconstruction, théorie du genre, rapatriement des capitaux (et principalement l'or), chantage économique, assassinats ciblés et... sionisme.

  • Barbara Ulrich-Groulx - Abonnée 2 mai 2016 23 h 41

    Un candidat qui dérange

    Au cœur de toutes ces critiques est le fait que Bernie Sanders dérange. Beaucoup. Il met le parti Démocrate en face de sa sclérose; il les confronte dans le confort établi de leur libéralisme bien-pensant, peu faisant. Ce qu'il prône fait trembler car il demande d'inverser la pyramide du pouvoir et fait campagne pour le passage des politiques qui répondent aux vrais besoins de la collectivité...voyons, ça sent le mouvement Occupy! Priver les Clinton d'un troisième mandat à la Maison Blanche, on n'y pense pas! C'est comme la chanson de Bob Dylan, "The times they are a changing..." Et un changement qui rebrasserait de fond en comble l'édifice politique américaine fait peur, très très peur.