Médias: La liberté de dire n'importe quoi

Les hasards de l'actualité mettent à l'avant-plan la question de la liberté d'expression et de ses limites.

Prenons le cas de Don Cherry, le commentateur sportif de la CBC dont on apprenait la semaine dernière qu'il est sujet à une enquête de la Commissaire aux langues officielles. Ses outrances verbales sont connues depuis des années, tout comme ses parti-pris.

Puisqu'il ne cesse d'étaler grossièrement ses préjugés, particulièrement envers les francophones, on peut vraiment se demander pourquoi la CBC, institution publique, continue à lui offrir une tribune en le payant très grassement.

Les dernières frasques du personnage ont provoqué une levée de boucliers la semaine dernière, y compris dans la classe politique, et pour tenter de contrôler la situation la direction de la CBC décidait vendredi de mettre en place un système de contrôle qui établit un délai de sept secondes entre les propos prononcés et leur diffusion en ondes.

Cette solution est non seulement ridicule (on imagine un quelconque assistant le doigt sur le piton et la sueur au front qui a sept secondes pour décider... pour décider quoi au juste? Pour décider de passer de la musique en plein milieu d'une phrase?), mais c'est également une solution dangereuse, qui ouvre la porte à la censure de n'importe quel fonctionnaire obtus qui jugerait de la toxicité de certains propos à partir de sa propre subjectivité.

On fera remarquer que la CBC a fait son choix en renouvelant le contrat de Don Cherry. Elle savait très bien avec qui elle faisait affaire. Elle doit donc assumer ce choix. Mettre actuellement à la porte Don Cherry ne servirait qu'à le transformer en martyr aux yeux d'une partie du Canada anglais. Censurer ses propos par un dispositif technique apparaît absurde. Il me semble que la question se posera plutôt lors du prochain renouvellement du contrat du bonhomme, à moins que le public lui-même fasse une telle pression sur CBC que le télédiffuseur se sente obligé de lâcher son commentateur vedette (j'en doute, mais on peut toujours rêver!).

***

Le CRTC connaît un problème similaire ces jours-ci, avec le cas de Jeff Filion à Québec. L'organisme fédéral doit décider lors de la grande audience qui débute le 16 février s'il renouvelle la licence de la station CHOI-FM de Québec, la station où Jeff Filion anime une émission, et où il s'entretient régulièrement avec André Arthur, d'une autre station appartenant aussi à l'entreprise Genex.

Jeff Filion semble posséder un dossier assez lourd d'outrances verbales, selon ce qui a été déposé au CRTC. Le nombre de plaintes déposées était tel qu'en 2002, lors du renouvellement de sa licence, le CRTC avait accordé un renouvellement pour seulement deux ans (au lieu des cinq ou sept années habituelles) avec obligation pour la station de respecter un code de déontologie rigoureux. À l'époque, selon les mots mêmes du CRTC, on pouvait regrouper les plaintes autour de trois thèmes: «propos ou langage offensants», «concours offensant tenu en ondes», et« attaques personnelles et harcèlement».

Dans ses documents en prévision de l'audience le CRTC constate que CHOI est en infraction par rapport au code de déontologie. Mais de la même façon que Don Cherry est une vedette au Canada anglais, la station CHOI est la station la plus écoutée à Québec. En prévision de l'audience, des centaines d'auditeurs ont envoyé au CRTC des lettres d'appui à leur station préférée. Ces lettres se résument souvent de la façon suivante: c'est le «vrai monde» qui veut continuer à écouter la station, contre les élites qui voudraient la faire fermer.

Débat épineux. Dans un éditorial sur le sujet l'éditeur du Soleil Alain Dubuc écrivait récemment que «les attaques personnelles, le salissage de réputation, l'acharnement dépassent les bornes de ce qui est acceptable» sur les ondes de CHOI mais l'éditeur ne demande pas la fermeture de la station. Il propose plutôt de renforcer le code de déontologie.

La semaine dernière, le président de Genex Patrice Demers faisait publier une lettre ouverte dans Le Soleil où il soutenait que la radio était souveraine à Québec parce que ses artisans «ont su conserver un esprit critique, le goût du débat», et parce que «les autres médias ne sont trop souvent qu'une reprise de leurs équivalents montréalais, où le contenu local est absent ou insignifiant». L'argument est démagogique, bien sûr, mais intéressant: on tente de placer cette radio comme la radio du «vrai monde» et du «vrai langage» contre des élites qui nous cacheraient supposément des choses. L'argument passe évidemment sous silence la nature des propos tenus en ondes.

Le non-renouvellement d'une licence de radio est un événement très rare. En vingt ans le CRTC l'a fait cinq fois au Canada (dont, en 1984, avec une autre station de Québec, CJMF-FM, parce qu'elle ne respectait pas le format musical pour lequel elle avait obtenu un permis). Fermer le micro est donc une mesure redoutable, dont les effets doivent être évalués avec la plus grande prudence.

pcauchon@ledevoir.com

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2 commentaires
  • estelle guillaume - Inscrite 24 février 2004 03 h 20

    Liberté ?...

    Suite à ce que j'ai entendu à la TV (nouvelles)
    le CRTC,CHOI-FM et les propos de me. Guy Bertrand, m'ont ammené à réfléchir sur la liberté .

    Si nous voulons une société haineuse, violente, et inhumaine, nous sommes sur la bonne voie,continuons à faire croire et à crier sur tous les toits:" Je suis libre de dire et de fairece que je veux!"

    Rien de plus faux... La liberté de l'un s'arrête où celle de l'autre commence.
    Si nous vivons en sociéte, il y a des limites.
    S'il y a des limites, il doit y avoir le respect.
    S'il y a le respect, c'est pour tous les domaines de la vie.
    Et la vie c'est nous, notre voisin et notre univers.
    La liberté existe mais elle est relative et ensociéte nous devons être respectueux dans nos comportements et dans nos paroles et d'avantage avec le public, et cela prend du jugement et de la bonne volonté!

    Voir dans le Larousse, "liberté civile": faculté pour un citoyen de faire tout ce qui n'est pas contraire à la loi et qui ne nuit pas à autrui!

    lectrice assidue

  • Marie-France Legault - Inscrit 13 mars 2004 20 h 06

    Liberté déviée!

    Oui Madame Estelle Guillaume si nous continuons dans la même veine, nous nous exposons à des conséquences désastreuses.

    Pour ma part, je n'en reviens pas. Bientôt tout le monde pourra (dans les médias) se traiter de "pourri" collabo, vendu, traître et s'envoyer ch...sous prétexte d'exercer sa liberté d'expression.

    Bientôt tout le monde pourra se présenter sale crotté, mal engueulé en sacrant comme un charretier et prétextera SA liberté d'expression.

    Alors le retour à la "barbarie" où l'homme des cavernes s'exprimait en grognant, où le savon et l'eau manquaient à l'homme de Cro Magnon, reviendront en force comme une variante de la liberté d'expression.

    Plus question de respect de l'adversaire, plus question de discuter raisonnablement, mais une volée de sacres (calice, ciboire, tabernacle)tiendront lieu de conversation intelligente.

    C'est une régression qui nous attend. Le raffinement sera remplacé par les grossièretés, les insultes, les injures.
    Et vive la liberté d'expression!