Le tapis rouge

Pour mesurer la place de plus en plus centrale du Québec dans la stratégie électorale de Paul Martin, il suffit de considérer les mètres de tapis rouge déroulés par le premier ministre la semaine dernière pour Jean Lapierre.

Sur les ordres de M. Martin, les organisateurs libéraux ont fait des pieds et des mains pour assurer à son candidat-vedette un atterrissage en douceur dans une des forteresses libérales les plus francophones de Montréal. À Outremont, on risque bien moins de tenir rigueur à M. Lapierre pour ce qu'il a pudiquement décrit la semaine dernière comme son «pas de côté» avec le Bloc québécois qu'on aurait pu le faire dans un bastion plus anglophone ou allophone du PLC.

Le jour même de l'annonce du retour en politique de l'animateur, il était sacré lieutenant québécois, un signal clair de ce qu'après les élections, Jean Lapierre est destiné à devenir le ministre québécois le plus influent du gouvernement Martin.

Le nouvel officier libéral n'a pas perdu de temps pour mettre les nerfs de ses nouveaux collègues à l'épreuve en leur tirant dans les pieds avec une dénonciation de la Loi sur la clarté référendaire.

À l'époque de Jean Chrétien, la loi de Stéphane Dion était considérée comme un joyau de la couronne du gouvernement. Quiconque aurait osé la décrire comme de la pacotille se serait rendu coupable d'un crime de lèse-majesté, passible d'un exil à perpétuité dans les limbes des banquettes arrière du gouvernement sinon de l'expulsion pure et simple du caucus libéral.

Mais, aujourd'hui, c'est du revers de la main que M. Martin passe l'éponge sur ce genre d'incartades. Ces jours-ci, la Loi sur la clarté est à peu près aussi populaire au gouvernement fédéral que les services de son auteur.

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Il fut un temps où l'épisode Lapierre aurait déclenché une tempête de protestations ailleurs au Canada. À cette époque pas très lointaine, l'opposition aurait été aux premières loges de l'indignation. Mais il y a une dizaine de jours, l'ancien chef de l'Alliance canadienne, Stephen Harper, faisait lui-même la manchette pour sa décision de confier l'organisation de sa campagne au leadership au Québec à un souverainiste repenti.

Quant aux fidèles de Jean Chrétien et de sa stratégie sur le front de l'unité canadienne, ce n'est pas cette semaine qu'ils ont intérêt à se manifester. Selon tous les échos disponibles, le rapport que déposera demain la vérificatrice générale au sujet du programme de commandites si cher au coeur de M. Chrétien sera suffisamment dévastateur pour les méthodes de l'ancien premier ministre et d'une partie de sa garde rapprochée. On comprend de mieux en mieux pourquoi ce dernier avait avancé son départ plutôt que de voir un tel rapport déposé de son vivant politique.

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En voyant Paul Martin dérouler le tapis rouge pour Jean Lapierre, comment ne pas penser à l'aventure de Brian Mulroney avec Lucien Bouchard?

Pour l'heure, les éléments qui ont mené à la fin explosive de la relation entre l'ex-premier ministre conservateur et M. Bouchard ne sont pas réunis dans la nouvelle équation. Il n'y pas au coeur du triangle Charest-Lapierre-Martin un projet de réconciliation nationale comme celui qui avait fait éclater le trio Bourassa-Bouchard-Mulroney. C'est plutôt au cas par cas que le nouveau premier ministre prétend faire la preuve de sa bonne foi à l'égard du Québec, une opération-charme qui commence en principe avec les congés parentaux.

Cela dit, en 1988, Brian Mulroney avait un besoin impératif de Lucien Bouchard pour redorer le blason de son gouvernement, éclaboussé par plusieurs scandales, et pour cimenter l'adhésion du Québec à son parti à la veille des élections générales. Paul Martin a besoin de Jean Lapierre pour les mêmes raisons.

Le Nouveau Parti démocratique semble retrouver un second souffle sous la direction de Jack Layton. Plusieurs observateurs s'attendent à ce qu'il augmente sa mise aux prochaines élections. Le parti a touché le fond du baril au dernier scrutin en tombant sous la barre des 10 %. On imagine mal comment il pourrait faire pire cette année. Pour les libéraux, la question n'est pas tant de savoir combien de sièges M. Layton pourrait leur arracher, mais plutôt combien de votes. Dans plusieurs circonscriptions de l'Ontario, une augmentation du simple au double du modeste vote néo-démocrate pourrait suffire à faire basculer plusieurs circonscriptions dans le camp conservateur.

Car les stratèges libéraux prennent avec circonspection les sondages qui montrent que la fusion entre les Tories et l'Alliance canadienne n'a pas fait de miracle pour le nouveau Parti conservateur. Aux dernières élections, l'Alliance avec Stockwell Day avait remporté un vote sur quatre. Il n'en faudrait pas beaucoup plus pour que le nouveau PC réussisse une percée en Ontario aux dépens des libéraux. À moins de mettre tous leurs espoirs dans l'élection de Belinda Stronach comme chef du PC — le scénario le plus susceptible de diviser le nouveau parti et le plus prometteur pour les libéraux — l'équipe Martin n'a pas les moyens de ne pas prendre l'hypothèse d'une meilleure performance conservatrice au sérieux.

Pour compenser des pertes aussi prévisibles qu'incontrôlables, Paul Martin n'a qu'un réservoir possible et c'est le Québec. L'accueil à bras ouverts que le premier ministre a réservé à Jean Lapierre la semaine dernière montre que l'idée que la majorité de M. Martin aux prochaines élections passe de plus en plus par une victoire libérale éclatante sur le Bloc québécois fait du chemin.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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