Le goût de l'avenir - 4: L'éducation pour tous

Jusqu'au milieu des années 1960, l'éducation incombait d'abord à la famille, aux groupes privés comme l'Église et aux communautés locales par le moyen de l'impôt foncier perçu par les commissions scolaires. Cela ne pouvait pas durer. La population francophone était affligée de sous-scolarisation. En 1958, à peine 13 % des francophones terminaient la 11e année, contre 36 % chez les anglophones. Seulement 3 % fréquentaient l'université.

À quoi bon rappeler ces chiffres puisque la présente série d'articles porte sur l'avenir? Parce qu'il est important de se rappeler d'où l'on vient. Et que l'on vient de loin. Rattrapage spectaculaire en quelques générations à peine. Aujourd'hui, 43 % de la population possède un diplôme d'études secondaires et 17 % un diplôme universitaire. Ce progrès n'est certainement pas étranger à un changement de cap radical dans la manière même d'envisager l'éducation non plus comme un bien privé mais comme un bien public.

Ce virage a été formulé par la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, créée en 1961 par le gouvernement de Jean Lesage et présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent. Son rapport, dont le premier volume fut publié en 1966, est considéré comme un «document fondateur de la société québécoise», écrit Claude Corbo dans l'anthologie qu'il consacre au Rapport Parent (PUM, 2002).

Les commissaires proposent une petite révolution des mentalités: «Les bénéfices de l'éducation dépassent l'individu et la localité; le progrès de l'enseignement sert principalement les intérêts généraux de la société, de sorte qu'on peut et qu'on doit désormais considérer l'éducation comme une entreprise nationale». La commission affirme que le financement de l'éducation est un investissement et non une dépense parce qu'elle «contribue à hausser la productivité du travail et à hausser le niveau de vie».

Si l'éducation est une entreprise nationale, celle-ci doit être prise en charge par toute la société. «Lorsqu'un service public est reconnu d'intérêt général, il appartient à la collectivité qui en bénéficie dans son ensemble d'en assumer tous les frais, chacun de ses membres étant appelé à faire sa part, au moyen de l'impôt, selon sa capacité de payer et sans égard au bénéfice immédiat qu'il peut ou non en retirer».

Cette conception de l'éducation comme «bien public» est mise à mal depuis quelque temps. La volonté personnelle est essentielle au succès. Mais faire porter aux seuls individus la responsabilité de l'éducation revient à priver la collectivité d'un outil de progrès, à accroître les inégalités et à priver certains de nos enfants des moyens d'acquérir la liberté.

La commission Parent n'est pas ancienne et ses conclusions sont toujours d'actualité même si la question de l'accessibilité ne se pose pas dans les mêmes termes et ne s'évalue pas avec les mêmes chiffres. Par exemple, à une époque où l'on change de métier plus fréquemment, l'accès à l'éducation ne se calcule plus seulement par le taux de diplomation mais aussi par l'offre et la fréquentation de l'éducation tout au long de la vie. Nous aurions intérêt à articuler les débats sur l'éducation autour de ce concept d'apprentissage continu au lieu de focaliser l'attention sur les problèmes budgétaires.

Ainsi, nous serions plus enclins à débattre des Centres de la petite enfance (services de garde) comme d'un élément du système scolaire plutôt que comme d'un simple service rendu à des parents pour les aider à concilier le travail et la famille.

Nos interrogations sur la place de la formation professionnelle, sur le rôle des cégeps et sur le financement des universités seraient teintées d'une volonté de mobiliser chaque segment du système d'éducation afin de rendre accessible au plus grand nombre l'acquisition de connaissances et de compétences tout au long de la vie dans un monde où le marché du travail ne procure plus la sécurité qu'il assurait durant les trente glorieuses et où le choc démographique rend plus difficile le maintien d'écoles dans les zones en déclin.

Au lieu de regarder l'école privée comme un ghetto, nous chercherions comment l'intégrer davantage au réseau public. On accepterait aussi le principe que l'évaluation publique de la qualité de l'enseignement et de l'encadrement scolaire sont les meilleurs gages d'une amélioration du système d'éducation et, s'éloignant de l'idée d'un palmarès qui compare les écoles comme on compare les automobiles, on pourrait concevoir des outils de mesure plus appropriés pour une activité comme celle-ci.

La réflexion sur l'aide financière aux étudiants serait intégrée dans une discussion plus vaste sur l'ensemble des programmes de protection sociale et de lutte contre les inégalités de manière à mieux couvrir les risques d'insécurité financière, de l'enfance à la retraite, tout en encourageant l'autonomie personnelle par l'acquisition de connaissances.

Le rôle des réseaux communautaires et de participation civique serait envisagé autrement. L'école ne peut tout faire seule. Les sociétés qui réussissent le mieux sont celles qui comptent le plus de lieux de socialité, d'engagement et d'apprentissage continu permettant l'habilitation des citoyens et un soutien plus adapté aux personnes auxquelles le «système» ne convient pas.

Tous les enfants ont droit à la liberté. La liberté vient avec l'éducation. L'éducation est un bien public et ne peut plus être envisagée autrement que comme un processus continu.

***

Les personnes désireuses d'en savoir plus sur la création (fin mars) d'un institut voué au renouvellement des idées et à la participation civique au Québec (voir ma chronique du 12 janvier) peuvent me laisser leurs coordonnées à vennem@fides.qc.ca.

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1 commentaire
  • Marcel STE-MARIE - Inscrit 9 février 2004 12 h 47

    Les dogmes ont la vie dure

    M. Venne prétend avoir assisté à un "...Rattrapage spectaculaire en quelques générations à peine. Aujourd'hui, 43 % de la population possède un diplôme d'études secondaires et 17 % un diplôme universitaire.

    Ce progrès n'est certainement pas étranger à un changement de cap radical dans la manière même d'envisager l'éducation non plus comme un bien privé mais comme un bien public." Le coq doit faire aussi lever le soleil!

    Parce qu'on a étatisé l'éducation, l'étatisation doit être la cause de tout ce qui s'est produit en éducation. Mais, qui nous dit qu'une évolution équivalente ne se serait pas produite sans un étatisme mur à mur dans le domaine de l'éducation?

    Quel bilan devraient-on faire, par ailleurs,de ce qui ne marche plus dans ce système étatisé. La recherche universitaire est anémique, la réputation de nos institutions médiocre, la folie de nos réformateurs ministériels établie, la valeur des diplômes douteuse, le décrochage spectaculaire.

    D'ailleurs, les québécois sentent bien qu'il faudrait que cela change.Seuls les dogmatiques, comme toujours, restent aveugles.
    Marcel Ste-Marie