«Tabula rasa»

Je commence l’écriture de cette chronique en réécoutant le Californien Anderson Paak sur Spotify. Avant mon propre branchement, son tube Am I Wrong avait été écouté 3 196 463 fois sur la plateforme numérique.

Cette diffusion massive en lecture en continu a rapporté quelques dizaines de dollars au jeune créateur. Il y a un peu plus de vingt ans, avant sa naissance, en vendant autant de vrais d’exemplaires de son disque Malibu, lancé à la mi-janvier, Anderson Paak n’aurait pas été seulement un millionnaire du virtuel.

Ainsi va la révolution numérique, avec ses avantages et ses inconvénients. La création explose. La diffusion instantanée s’amplifie. De vieilles mécaniques culturelles vacillent et chutent. D’autres naissent. Et des empires mondiaux de plus en plus puissants se forment.

Que peuvent les États dans ce contexte ? Quelle part de souveraineté nationale un gouvernement peut-il encore assumer dans un monde mondialisé où la technologie comme la finance ne souhaitent se soumettre à aucune contrainte ?

On a vu ce qu’ont donné récemment les forces destructrices de l’autorégulation et de la déréglementation dans le secteur financier, quand des banques ont pu prêter à des surconsommateurs insolvables, sans couvertures de défaillance. Les forces fondamentales qui taraudent le système culturel ébranlent aussi bien l’industrie du taxi que les médias d’information.

Bref, le politique peut-il brider le marché et la technique ? En tout cas, ici, il y a du mouvement régalien.

Révision de fond en comble

Ottawa vient d’annoncer une révision de fond en comble des politiques culturelles fédérales. La ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, a déclaré ce week-end que « tout est sur la table » et que la grande mutation qui s’amorce va toucher toutes les lois fondamentales du secteur, tous les programmes spécifiques et toutes les grandes institutions du pays, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes comme Radio-Canada/CBC.

« Je pense que le modèle actuel est brisé, et nous avons besoin d’un dialogue pour le mettre à jour et nous assurer d’exploiter son plein potentiel, a déclaré Mme Joly dans le Globe and Mail de samedi. Pendant longtemps, les politiciens ont eu peur de confronter ces questions et je ne comprends pas pourquoi on ne l’a pas fait. La question est de savoir comment le gouvernement peut être pertinent aujourd’hui au lieu d’être laissé à la traîne. »

Les signes de craquement et de ruptures se multiplient. Netflix concurrence le système de distribution du contenu télévisuel sans contribuer au système national de financement de la production. Facebook, Amazon et Google développent des stratégies impériales qui en font des portails incontournables d’accès à l’information et à la culture en ligne et du fait même à la publicité symbiotique, là encore sans contribution à la richesse collective. Facebook a payé moins de 10 000 $ d’impôt en Angleterre l’an dernier.

Justin Trudeau n’a pas promis de s’attaquer aux balises de l’État culturel canadien dans son programme électoral de 2015. Il n’a pas non plus fixé cet objectif dans les lettres de créances affectant Mélanie Joly à la tête du ministère du si mal nommé ministère du Patrimoine.

Jusqu’à il y a quelques semaines, le plan consistait à injecter des fonds massivement dans les grands organismes de soutien aux arts et à la culture. À lui seul, le Conseil des arts verra son enveloppe doubler pour passer à 360 millions dès 2017.

Une nécessité

À l’évidence et rapidement, le gouvernement a pris conscience de la nécessité de revoir tout le système. Québec a aussi lancé il y a quelques semaines un grand chantier de refonte de ses principes et de ses interventions en matières culturelles.

Il fallait un point d’ancrage et l’équivalent fédéral du ministère des Communications et de la Culture le situe dans la numérisation, ses effets et les moyens d’y faire face positivement. Mme Joly est pour ainsi dire née avec le numérique et, comme tous, elle en connaît les formidables capacités. Seulement, il faut brider le mouvement qui risque aussi d’emporter ce qui est encore jugé essentiel, dont le droit pour une nation souveraine de décider de ses affaires culturelles.

Un sondage de « préconsultation » est mené en ligne depuis ce week-end et jusqu’au 20 mai sur « les mesures à prendre pour stimuler la création, la découverte et l’exploitation d’oeuvres canadiennes à l’ère numérique ». Les questions portent aussi bien sur la propriété étrangère des compagnies culturelles que le mandat du diffuseur public. Il est par exemple demandé si Radio-Canada devrait se concentrer sur la production d’informations et d’émissions de qualité.

Des consultations publiques seront lancées dans quatre mois, début septembre. Le temps pour Anderson Paak d’accumuler encore quelques millions de clics et quelques dizaines de dollars…

2 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 25 avril 2016 10 h 07

    Voleurs au dessus des lois

    Jusqu'à présent, ce sont les États-Nations qui veillaient au respect du droit d'auteur, à la rémunération des créateurs.
    Maintenant que ceux qui sont au dessus des États-Nations sont eux-mêmes des voleurs, qui rendra justice aux créateurs ?

    Paradis fiscal, colonialisme pétrôlier, vol global numérisé. Ça va bien.

  • Laval Gagnon - Abonné 25 avril 2016 10 h 11

    L'ère des "corporates nums"

    Nous sommes à l'ère des "corporates nums", qui fonctionnent comme les "corporates bums" qu'avait dénonçé le leader néodémocrate Lewis à l'époque. Il s'agit d'un nouvel impérialisme économique qui transnationalise" par l'outil techologique, amplifiant d'autant l'efficacité des stratégies légales, financières et corporatives du capitalisme mondialisé, au détriment des économiques nationales et des intérêts de leurs populations. Un impérialisme qui a ses noms vedettes - Facebook, Amazone, Netflix, etc - et qui est bien ancré dans le moule économique et financier américain.