La nouvelle tempérance

Oubliez ça ! Ce ne sont finalement pas les prêchi-prêcha de l’organisme Éduc’alcool qui finiront par éloigner les jeunes, tout comme les plus vieux d’ailleurs, de l’alcool, de ses excès, de ses instants d’euphorie, de folie, de débauche… Les réseaux sociaux, le culte de l’image qu’ils nourrissent et surtout le vent de morale qu’ils font souffler sournoisement sur le présent s’en chargent avec beaucoup d’efficacité.

C’est dans l’édition du 21 avril du Guardian, quotidien londonien qui journalistiquement « torche » bien plus agréablement que douze pintes de « cream ale », que l’avènement de cette nouvelle tempérance s’est profilé la semaine dernière. La sobriété, y apprenait-on, est en train de devenir le nouvel alcoolisme des «enfants du millénaire», les 21 à 35 ans, en gros, qui ne craignent plus désormais afficher leur distance avec toutes ces boissons entêtantes. Parce que, pour eux, c’est ça être en 2016.

Party et bar sans alcool, groupe de rencontres dans plusieurs grandes métropoles du monde pour sobres et fiers de l’être, développement d’une mixologie idoine posant des dénominations cool — Purple Rain, Dr Feelgood, Mother Fuckin’ Fireball, pour ne citer qu’elles — et des couleurs festives sur des assemblages de jus d’orange, de canneberge, piment de cayenne, gingembre et/ou huile d’origan… la mutation sociale a désormais ses visages — aux regards jamais vitreux et aux tissus toujours très fermes —, ses lieux de communion et sa grammaire.

Elle trouve aussi une partie de sa justification dans ce sondage effectué au début de l’année dans cinq pays par le spécialiste en analyse des tendances Canvas8 pour le compte d’un grand pourvoyeur mondial de bière. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, le Brésil et le Mexique étaient de ce coup de sonde qui nous a appris, 5000 répondants plus loin, que 60 % des moins de 35 ans réduisent désormais leur consommation d’alcool pour éviter de perdre le contrôle lors d’une soirée entre amis. Plus du tiers (36 %) a déjà souffert dans sa vie de « honte sociale » après la diffusion sur les réseaux sociaux d’une photo d’elle ou de lui en état d’ébriété.

Dans un monde de surreprésentation de soi, dans un univers social et numérique où désormais l’ensemble de nos faits et gestes sont susceptibles d’être filmés, diffusés et surtout commentés, d’être assujettis à la doxa numerica, la modération a fatalement bien meilleur goût.

 

Paraître pour avoir

Ne pas boire, ou moins boire, pour rester maître de soi-même : le cocktail n’est en fait pas nouveau. Dans les années 1980, le mouvement punk paradoxal straight-edge carburait à ce genre de sobriété en alliant eau en bouteille, jus de fruit et complaintes hurlées par Sid Vicious ou Johnny Rotten dans un tout qui cherchait surtout à se distinguer, à se retrouver, mais pas vraiment à se conformer.

Et c’est bien là le caractère troublant de cette nouvelle quête de sobriété qui, si elle s’inscrit aujourd’hui en partie dans une contre-culture voulant s’éloigner d’un rapport à l’alcool trop culturellement ancré dans les environnements sociaux, le fait également dans l’aseptisation des comportements humains, dans l’homogénéisation des rapports induits par des technologiques qui, loin d’être neutres, nourrissent aujourd’hui des cadres et des pratiques de plus en plus contraignants et moralement teintés.

Dans les espaces numériques de socialisation — des propriétés privées ouvertes au public à dessein, faut-il encore le rappeler —, les aspérités, les excès, les voix divergentes sont particulièrement condamnés. Normal donc que l’alcool y soit mal perçu, la chose pouvant être au fondement de toute cette démesure qui sonde pourtant depuis des lunes la densité et la complexité de l’âme humaine. Sur Facebook, Charles Bukowski n’aurait pas fait long feu.

 

Filtre incertain

L’alcool est cette substance qui fait fermer un oeil et trouble le sourire sur un égoportrait, nuisant ainsi à la mise en scène commerciale du soi devenu aujourd’hui une norme. L’alcool déplace l’obsession de la reconnaissance et de la popularité de Twitter, Facebook vers YouTube dans ces vidéos qui s’amusent de l’échec d’anonymes pris en défaut par une caméra « amie », les fameux « fails », comme disent les Anglos, humiliant souvent les alcooliques et autres déséquilibrés sociaux. Et pour toutes ces raisons, l’alcool en deviendrait, dans ce temps connecté, de plus en plus à proscrire.

Dans le sondage de Canvas8, 71 % des répondants estiment que la vie est meilleure avec des comportements modérés, 97 % disent que sans alcool, il est plus facile d’aller à la rencontre de l’autre et de trouver l’âme soeur.

C’est certainement vrai, comme il est vrai que là où il y a toujours un peu trop de morale — allez voir dans Le festin de Babette de Gabriel Axel d’après la nouvelle de Karen Blixen pour en avoir le coeur net —, il y a forcément moins de plaisir.