La menace nucléaire est plus actuelle que jamais

Le mauvais génie nucléaire, une fois échappé du Projet Manhattan, sera finalement revenu hanter les apprentis sorciers qui en avaient tiré une arme de destruction massive.

Les adeptes du pragmatisme — pour qui les intérêts priment les principes — ont eu du mal, après le 11 septembre, à justifier le djihad que les États-Unis ont fomenté, en Afghanistan, contre l'Union soviétique. Après la chute du communisme, en effet, le terrorisme religieux ourdi par Washington s'est retourné contre son mentor. Voilà qu'un autre monstre sort du ventre de la bête. La «bombe musulmane», mise au point au Pakistan, a commencé de proliférer dans le monde.

Ou du moins, la recette et les ingrédients pour produire cette arme de destruction massive ont été vendus par les Pakistanais à l'Iran et à la Libye, mais aussi à la Corée du Nord (en échange de missiles). En conséquence, non plus seulement la population de l'Inde, mais celle d'autres pays en Asie et au Moyen-Orient, ont été placées sous menace atomique. Si le zèle religieux explique la prolifération nucléaire en pays musulmans, la cupidité n'aura pas été étrangère, non plus, à ce débordement.

La vérité est sortie au grand jour quand le colonel Muammar Kadhafi, craignant les foudres de Washington, a renoncé à doter son pays d'une telle capacité offensive. D'autres indices, découverts en Iran cette fois, ont confirmé l'importance du trafic international des secrets nucléaires. Au marché noir de la terreur, l'argent aura été un facteur irrésistible, comme pour le commerce des armes. Du coup, le terrorisme nucléaire prend davantage de plausibilité.

Incurie occidentale

Les autorités d'Islamabad ont été promptes à rejeter le blâme sur le père de la bombe pakistanaise, Abdul Qadeer Khan, que toute une population vénère. L'homme a dû se prêter à une séance télévisée d'«aveu» et de «pardon» avec le président du pays, le général Pervez Musharraf. Cette comédie, montée pour consommation locale, est totalement invraisemblable. Des militaires auront pris part à ce trafic, comme à plusieurs autres.

Placé sous la surveillance des puissants services de renseignement pakistanais, le programme nucléaire du Dr Khan devait nécessairement avoir des retombées corruptrices. À l'inverse, les agences occidentales, apparemment inconscientes du trafic, portent à nouveau la honte de leur incurie. En fait, plus d'une capitale aura pratiqué, comme envers le réseau d'Oussama ben Laden, une forme d'aveuglement volontaire. Après tout, le Pakistan n'était-il pas un allié? Mieux encore: Khan a été formé en Allemagne et en Belgique, et nombre d'entreprises lui ont fourni de quoi développer son programme nucléaire.

Une fois encore, les États-Unis sont aux prises avec une contradiction fort embarrassante. Il y a deux ans, Washington aurait tenté, en vain, d'obtenir d'Islamabad l'examen des activités irrégulières du programme pakistanais. Maintenant que le trafic est confirmé, les autorités américaines voudraient en connaître les ramifications. Après les armes inexistantes de Saddam Hussein, quel président des États-Unis veut se réveiller au bruit d'une bombe atomique, bien réelle celle-là, en provenance d'un groupe terroriste? Par contre, comment neutraliser un tel réseau sans démasquer d'autres pays, y compris des alliés?

Discrètement, les Américains tentent d'endiguer une prolifération qu'ils ont longtemps voulu empêcher, mais à laquelle ils ont — à plus d'un titre — contribué. Cette bombe, qu'ils ont lancée sur le Japon, et qu'ils ont craint, par la suite, de voir l'URSS jeter chez eux, échappe désormais aux pays «stables» qui l'ont développée à leur tour. Ce n'était qu'une question de temps avant que la Chine puis l'Inde acquièrent l'arme absolue.

Nul ne craint que la Grande-Bretagne ou la France, sinon la Chine, n'use de l'engin nucléaire. (Peut-on en dire autant du Pakistan et de l'Inde, ou même d'Israël, qui fait partie du club nucléaire sans le reconnaître?) Mais l'Amérique redoute la montée de régimes ou de mouvements qui voudraient ainsi dicter leur volonté. Le coup pourrait venir d'où on ne l'attend pas. (L'ancien régime de Pretoria était engagé dans la filière nucléaire. Les mégalomanes qui mènent ailleurs en Afrique une politique génocidaire auraient-ils des scrupules à posséder la bombe si d'aucuns leur en offraient la possibilité?)

Le mal vient pourtant d'ailleurs. La vérité historique, c'est que la bombe n'a pas été inventée ni d'abord utilisée par un pays «voyou», mais par les États-Unis, lors de la Deuxième Guerre mondiale. Il faisait peu de doute, à cette époque, que si une telle arme avait été découverte par l'Allemagne nazie ou le Japon impérial, aucun de ces régimes n'aurait hésité y recourir. De nos jours, quel État, tombé aux mains de fanatiques, quelle organisation extrémiste refuserait d'en user contre un ennemi?

Nul gendarme, si puissant soit-il, ne saurait offrir une protection absolue contre un cataclysme de cette ampleur. Manifestement, ni la fin de la guerre froide avec Moscou, ni les traités sur les armes nucléaires, ni la surveillance internationale n'ont réussi à enrayer ce péril. Au contraire, le père de la bombe pakistanaise est tenu pour un héros dans son pays et, sans doute, dans quelques autres. Des masses y voient, bien sûr, une preuve de leur capacité scientifique, mais aussi, ne nous y trompons pas, un moyen d'affirmation.

Si on peut tenir le terrorisme qui a frappé New York et Washington, le 11 septembre 2001, comme l'expression dévoyée d'une mouvance minoritaire, l'arme nucléaire, elle, reste partout l'épée et le bouclier ultimes des nations qui la détiennent. Sa légitimité n'est pas encore sérieusement remise en question par la communauté internationale. On tente, il est vrai, d'en limiter le déploiement et le développement. Des budgets sont consacrés au démantèlement d'une partie de l'arsenal. Mais aucune puissance n'y a renoncé.

Au contraire, la prétention des États-Unis d'imposer leur ordre politique au reste de la planète aura renforcé l'idée qu'il est nécessaire, pour les pays qui veulent y échapper, de se doter d'armes de grande dissuasion. Certes, devant la détermination affirmée par Washington en Afghanistan (contre les talibans et les bases d'al-Qaïda), puis en Irak (contre le régime de Saddam Hussein), des pays tels que la Libye ou l'Iran auront été ramenés, à cet égard, à plus de modération. Mais qu'en est-il d'autres États? Ou des générations montantes qui sont, en plus d'une région de la planète, insatisfaites de l'état des affaires du monde?

Désormais, ni les connaissances scientifiques et techniques ni les équipements industriels ne manquent pour qui veut détenir une telle arme de destruction massive. Ni non plus les ambitions politiques de groupes plus ou moins exaltés. Seul le manque de moyens financiers a pu empêcher ou retarder l'ajout d'autres puissances au club des détenteurs de l'arme nucléaire. On redoutait, non sans raison, le trafic d'armes et de composantes nucléaires de la part de militaires et de scientifiques en quête de fonds dans un régime en décomposition comme l'ex-Union soviétique. On aura gravement sous-estimé la filière pakistanaise.

Voilà pourquoi, si les inventeurs de la bombe américaine sont morts, leurs enfants risquent encore d'en être victimes. Où était le vrai réalisme politique?

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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