Naïm Kattan, les détours d’une vie

C’est en 1954 que Naïm Kattan émigre à Montréal. La ville où, après un long silence littéraire, il reviendra à ses premières amours, prenant cette fois la plume en français.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir C’est en 1954 que Naïm Kattan émigre à Montréal. La ville où, après un long silence littéraire, il reviendra à ses premières amours, prenant cette fois la plume en français.

Essais, romans, nouvelles, pièces de théâtre. Naïm Kattan a signé une cinquantaine d’ouvrages depuis Le réel et le théâtral, en 1970. Juif de langue arabe né à Bagdad, devenu écrivain francophone à Montréal, il a maintes fois évoqué, par morceaux, son parcours. Voici qu’à 87 ans, il nous offrirait enfin une autobiographie exhaustive, d’hier à aujourd’hui, avec le talent de conteur qu’on lui connaît ?

Carrefours d’une vie se présente bien comme un récit autobiographique, comme indiqué sur le quatrième de couverture. Sauf qu’après les deux premières parties constituées de textes directement autobiographiques et d’un autre où il rend hommage aux amis qui ont changé sa vie, on retrouve des essais divers, des exposés, sur le judaïsme et l’exil, par exemple, sur le caractère sacré de la vie, ou sur la francophonie.

Les faits autobiographiques et les prises de position de l’auteur finissent par se compléter d’une certaine façon : on fait le lien entre le parcours de l’auteur et les idées, les principes que cela l’a amené à défendre. Dont l’ouverture à l’Autre, constante dans sa vie et son oeuvre.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir C’est en 1954 que Naïm Kattan émigre à Montréal. La ville où, après un long silence littéraire, il reviendra à ses premières amours, prenant cette fois la plume en français.

Si l’aspect collage de l’ouvrage, où se succèdent des textes non datés, avec des redites qui auraient pu être évitées, ne correspond pas aux attentes, reste que la matière est riche, et les sources de réflexion nombreuses.

Les deux premières parties de Carrefours d’une vie s’avèrent les plus captivantes. On y suit d’abord le petit Naïm habité par les histoires racontées par sa mère, histoires qui lient celles de la Bible et celles de sa propre famille. Le judaïsme prendra pour lui différentes formes au fil des ans et selon ses milieux de vie.

Juif de Bagdad, il écrit ses premières histoires dès l’enfance, dans sa langue maternelle, l’arabe. Publie sa première nouvelle à l’âge de 14 ans. Et très tôt côtoie des musulmans, avec qui il collabore dans différentes revues, s’appliquant à faire connaître dans son pays la littérature française qu’il admire.

Il se passionne pour l’oeuvre de Romain Rolland, André Gide, Paul Valéry, André Malraux. C’est par les livres que l’Occident lui a d’abord été révélé. « L’Occident fut le révélateur de la vie autre à laquelle j’aspirais », confie-t-il.

Quand, en 1941, l’année de ses 13 ans, a lieu le pogrom frappant les juifs de Bagdad, l’Occident lui apparaît comme un refuge, mieux, comme « un possible lieu de vie ». Les juifs, qui comptent alors pour 25 % de la population de Bagdad, sont traités comme des étrangers. « Être juif recelait une part d’ombre qui planait au-dessus de ma tête. »

De Bagdad à Paris

Grâce au concours d’un professeur français, Jean Gaulmier, avec qui il gardera contact toute sa vie et à qui il rend hommage dans son livre, il obtient en 1947 une bourse d’études pour se rendre à Paris. « J’ai connu le judaïsme occidental dans cette ville. J’y ai aussi écouté les récits des survivants de la Shoah. »

À Paris il n’est plus renvoyé à son Orient arabe et musulman, mais à son judaïsme. Il décide alors de se l’approprier. « Je m’employai à en scruter la différence avec le christianisme omniprésent et à en évaluer le poids, imperceptible, sur ma vie et mon comportement. »

Il arrondit ses fins de mois comme correspondant pour un journal irakien dirigé par un musulman, signant ses articles sous pseudonyme, « non pas tant pour me protéger que pour éviter à ma famille des ennuis et aussi me réserver la possibilité d’écrire librement des articles sur la politique dans un journal important ».

La proclamation d’Israël a lieu huit mois après son arrivée à Paris. Il décide de rester en France. Après plusieurs démêlés bureaucratiques, il obtient un certificat de réfugié. Il fraye avec le milieu surréaliste, devient ami avec le poète Yves Bonnefoy, qui le présente à l’éditeur Maurice Nadeau : il commence alors à rédiger ses premiers articles en français pour le journal Combat.

De Paris à Montréal

« Chaque ville où l’on décide de se loger annonce une nouvelle naissance », écrit Naïm Kattan. C’est en 1954 qu’il émigre à Montréal. La ville où, après un long silence littéraire, il reviendra à ses premières amours, prenant cette fois la plume en français. Son oeuvre, maintes fois primée, sera saluée entre autres par le prestigieux prix Athanasa-David en 2004. Trois ans plus tard, il recevra le prix Hervé Deluen, institué par l’Académie française pour récompenser un créateur culturel qui contribue efficacement à la défense et à la promotion du français comme langue internationale.

Il aura d’abord fondé le Bulletin du Cercle juif, qu’il dirigerait pendant une douzaine d’années. « Je pris bientôt conscience que mon rapport au judaïsme était devenu un fait quotidien, une réalité concrète, vitale. Je représentais les juifs et le judaïsme. »

On l’aura invité dans les médias, notamment à l’émission Point de mire de René Lévesque, pour commenter les crises politiques au Proche-Orient. André Laurendeau lui aura ouvert les pages du Devoir comme critique littéraire dès le milieu des années 1950.

« Je suis progressivement passé du statut de juif de service à celui de commentateur du monde arabe, pour devenir en fin de compte un intellectuel canadien tout court », fait-il remarquer. Tout en poursuivant son travail d’écrivain, il aura dirigé le Service des lettres et de l’édition du Conseil des arts du Canada pendant une trentaine d’années.

Le pas décisif

Son premier livre, Le réel et le théâtral, prix Québec-Paris 1971, a d’abord été un article, dans lequel Naïm Kattan traçait son itinéraire. Envoyé par la poste à la Nouvelle revue française éditée par Gallimard, cet article allait changer sa vie.

Quand l’écrivain Jean Grosjean, alors collaborateur à la revue, lui annonce que son texte va être publié, il lui pousse dans le dos : « Mais ce ne sont que les premières pages d’un livre que vous devez écrire… »

Peut-être aurait-il fallu, aujourd’hui encore, une sorte de Jean Grosjean par-dessus l’épaule de Naïm Kattan, afin qu’il poursuive sur la lancée des deux premières parties de Carrefour d’une vie.

« Depuis l’enfance, je suis emporté par une insatiable curiosité, un appétit constant de vie et un désir perpétuel de connaissance » Extrait de «Carrefours d’une vie»

Carrefours d’une vie

Naïm Kattan, Hurtubise, Montréal, 2016, 280 pages