Entretenir le désir

Les amoureux Audrey Murray et Jean-François Casabonne, mariés depuis 16 ans. Dans la sève d’une relation s’inscrivent le jeu et la complicité du désir.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les amoureux Audrey Murray et Jean-François Casabonne, mariés depuis 16 ans. Dans la sève d’une relation s’inscrivent le jeu et la complicité du désir.

Les femmes désirent ce qu’elles aiment, les hommes aiment ce qu’ils désirent.


J’ai deux amis, amoureux depuis bientôt 25 ans, qui jouent à la cachette (tout nus) le matin en se levant. « On a recommencé à jouer », me confie la tête chercheuse du couple en sirotant une rousse devant sa Noire. « C’est toujours elle qui se cache car je me lève tôt. Lorsque j’entends la chasse d’eau, je monte la chercher et parfois, je passe devant elle sans la voir. Elle est disparue derrière une serviette. »

Cette jolie métaphore m’a saisie. Avec le temps, nous passons devant notre tendre moitié en la confondant avec une serviette de ratine. « Avec le temps va tout s’en va », chantait le poète. Et notre rêve plutôt récent dans l’histoire de l’humanité, celui de conjuguer amour et désir dans la durée, en prend pour son rhume ou ses rhumatismes.

Il faut avouer que le désir — ou notre conception romantique de celui-ci — ne se nourrit plus de la vue d’un mollet, ne carbure plus à l’émoi d’une lettre parfumée ou d’une mèche de cheveux nouée. À l’heure de la porno pour tous, de la sélection de l’Autre avec le pouce sur Tinder, du Like et du Swipe, à l’heure de l’instantané, de l’immédiat et du juste-à-temps dans un rayon de deux kilomètres, la montée chromatique du désir, la lente ascension d’une émotion à la fois sauvage et indomptable, semble chose du passé.

Nous sommes devenus des anhédonistes sensoriels, privés du désir et de sa jouissance parce que gavés comme des canards à qui on se prépare à couper le cou. Trop de stimuli nous émoussent les terminaisons. Les préliminaires ne préliminent plus longtemps.

Bien sûr, on lorgne alors vers l’infidélité ou la monogamie en série, un placebo auquel ont recours des millions d’individus dans le monde entier. Le dernier Québec Science titre en page frontispice : « L’amour… sommes-nous faits pour vivre en couple ? » En fait, la sous-question serait plutôt : « L’amour… sommes-nous faits pour être fidèles Et si oui, combien de temps ? »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les amoureux Audrey Murray et Jean-François Casabonne, mariés depuis 16 ans. Dans la sève d’une relation s’inscrivent le jeu et la complicité du désir.
   

L’effet Coolidge

Même l’infidélité n’est plus la même : plus accessible grâce aux réseaux sociaux et aux sites spécialisés, mais attention aux fuites à la Ashley Madison. Comme le fait remarquer la psychothérapeute Esther Perel, auteure de Mating in Captivity (traduit en 25 langues — L’intelligence érotique en français), il n’a jamais été aussi facile de tromper et aussi difficile de conserver le secret. À l’heure du numérique, elle constate que les amants clandestins laissent davantage de traces que du rouge à lèvres sur un col de chemise. Établie à New York, la psy d’origine belge orientée sexe (995 $US pour deux heures de consultation…) écrit un livre sur l’infidélité et a interrogé beaucoup d’adeptes dans une vingtaine de pays.

Interviewée par LaPresse+ qui a fait une série vidéo avec elle cette semaine, la conférencière prisée donne des Ted Talks passionnants. À la fois décomplexée et assumée, elle explique sa façon de concevoir cette entité bicéphale un peu contradictoire qu’est le couple monogame. L’amalgame entre la sécurité, l’intimité, la stabilité et la permanence ne fait pas forcément bon ménage avec notre besoin de mystère, de risque, de danger et de surprise, ces carburants du désir.

Avec le temps va / tout s’en va / L’autre qu’on adorait / qu’on cherchait sous la pluie / L’autre qu’on devinait / au détour d’un regard / Entre les mots entre les lignes et sous le fard / D’un serment maquillé qui s’en va faire sa nuit / Avec le temps tout s’évanouit

 

Inconciliable ? Non, si l’on sait se donner de l’espace, de l’air. Pour elle, la crise du désir en est une de l’imagination. Exit la symbiose. Ce qui nous attire généralement, c’est l’inaccessibilité, l’étrange unicité de l’autre à qui nous demandons d’assumer tous les rôles dans notre vie. Pari périlleux. Elle est d’ailleurs rejointe sur ce terrain de la dualité entre vie domestique et vie érotique par le philosophe Alain de Botton (Comment mieux penser au sexe). Deux personnes ont rarement les mêmes besoins de proximité et de distance.

Aux gens qu’elle questionne, la psychothérapeute demande de définir le moment où ils sont le plus attirés par leur partenaire. En général, elle obtient trois réponses : quand il (elle) est loin et qu’on se retrouve ; quand il (elle) est dans son champ de compétence, habité par sa passion ou que je peux l’observer d’un peu plus loin (dans une fête, par exemple) ; quand on n’est pas dans une relation de besoins, de soins à donner, dans le simple plaisir, l’échange, le rire.

Poser un regard neuf sur la serviette de bain s’exerce parfois à rebrousse-poil, mais la monotonie est une tue-désir. Et la nouveauté — communément appelée l’effet Coolidge en mémoire du président américain qui s’extasiait de la libido des coqs dans leur harem de poules — serait l’ingrédient manquant qui pousserait certaines personnes à opter pour le couple ouvert ou le polyamour. Il ferait plus d’adeptes qu’auparavant, selon l’Étude des parcours relationnels intimes et sexuels (EPRIS) lancée en 2013 par l’UQAM, l’Université Laval et l’Université Windsor. En fait, tout se résume à doser la sécurité et l’insécurité, à stimuler la curiosité.

Jouer à frisson

Esther Perel conseille à ses clients de cultiver des amitiés et des intérêts séparés et d’alimenter une certaine folie qui tendrait à disparaître de la relation amoureuse exclusive et qu’on retrouve dans les relations extraconjugales. Retrouver l’envie de tous les possibles, se métamorphoser, changer de rôle, c’est ajouter un peu de polygamie dans la monotonie.

Je connais des couples qui s’aiment profondément et qui n’éprouvent plus de désir, mais à qui leur moralité personnelle interdit de sauter la clôture. Les dommages collatéraux seraient trop importants pour eux-mêmes. Et d’autres qui ont fait le pas de côté sans jamais l’avouer à l’autre, simple besoin de se prouver qu’on est encore vivant, « capable », désirable.

Pour renouer avec le petit frisson érotique qui nous a désertés, il faut parfois une crise dans le couple ou du moins un véritable éveil du printemps et moins de certitudes. Certains couples carburent aux drames pour ranimer la flamme ; ils ont besoin de se perdre symboliquement pour se retrouver. Il serait plus simple d’essayer de se rappeler ce qui nous attirait dès la première rencontre.

La bouffée d’air frais n’est parfois qu’une nouvelle paire de lunettes pour dévisager l’autre et jouer à cache-cache tout nus sans se sentir ridicule.

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Appris l’existence de l’étude EPRIS dans le dernier Québec Science (avril-mai 2016), qui décortique l’amour sous l’angle biologique. Selon cette étude sur nos moeurs sexuelles, les relations conjugales sont plus diversifiées, les relations non conjugales aussi et, fait intéressant, 30 % des hommes et 47,5 % des femmes hétéros ne seraient pas attirés que par le sexe opposé. Une étude graphique (à 90 % québécoise) facile à consulter et qui prend le pouls du temps présent pour toutes les orientations sexuelles. 

 

Visionné avec intérêt les deux Ted Talks de la thérapeute Esther Perel. Une des conférences porte sur le secret du désir dans une relation durable. Dans l’autre, elle explique l’infidélité et nous invite à la repenser.

 

Acheté The Sexual Brain (collection Scientific American Mind). Tout un numéro hors série qui traite notamment de notre plus gros organe sexuel : le cerveau. On y explique l’amour et le désir sexuel. Le pairage idéal survient lorsque deux personnes s’accordent sur leur formule amour/désir, beaucoup ou peu de l’un ou de l’autre, ou à égalité. Une foule de sujets, dont un article sur les mammifères et la monogamie… une espèce rare finalement !

 

Lu l’article « Porn » dans le Time (11 avril 2016), ou pourquoi les jeunes hommes qui ont grandi avec la porno sur Internet plaident désormais en faveur de l’abstinence virtuelle. Rien à voir avec la morale, mais tout à voir avec la physiologie. De plus en plus de jeunes hommes dans la vingtaine éprouvent des troubles érectiles, ou PIED (porn-induced erectile dysfonction). Leur cerveau ne répond plus aux stimuli « normaux » et « ça » ne lève plus. L’article ne nous parle pas d’un phénomène marginal, malheureusement. Il y a 25 ans, 5 % des hommes expérimentaient des pannes érectiles à l’âge de 40 ans. En 2013, 26 % des hommes qui éprouvaient des troubles érectiles avaient moins de 40 ans ! Dans une étude britannique récente, 40 % des garçons de 14 à 17 ans disaient consommer régulièrement de la pornographie.

La parade nuptiale

J’ai regardé plusieurs fois ces danseurs qui imitent les parades nuptiales des animaux, tantôt crabes, tantôt flamants roses, tantôt renards. Le non-verbal est puissant en amour. Deux minutes de pur désir merveilleusement orchestré dans Act of Love.
8 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 22 avril 2016 05 h 55

    On dit...

    Que dans un couple l'important n'est pas de se regarder l'un l'autre mais de regarder ensemble dans la même direction...

    Bon texte, même pour une célibataire qui n'utilisera jamais tinder..

    • Marc Langlais - Inscrit 22 avril 2016 12 h 42

      "Que dans un couple l'important n'est pas de se regarder l'un l'autre mais de regarder ensemble dans la même direction..."

      Et c'est peut être ainsi qu'on en vient à confondre l'autre avec une serviette en ratine...

      Bonne journée!

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 22 avril 2016 14 h 57

      Bien dit M. Langlais, d'ailleurs, mes affaires de cœur ne sont pas un succès!

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 22 avril 2016 08 h 40

    La folie remise au goût du jour

    Merci pour l'article Mme Josée. Ce qui a attiré mon attention est le thème de la folie qui peut revigorer une relation. Cependant j'élargirais le concept faisant passer l'érotique au sensuel.

    Pour ma part la sexualité s'est transformé au cours des ans. Mon senti s'est développé et le fait de "Toucher l'autre " avec présence, senti occupe un espace intérieur de plus en plus grand. Donc ce senti mêlé au coté un peu théatrale que nous avons développé dans notre couple transforme un événement qui aurait pu être banal en une situation rocambolesque qui nous amène dans un univers imaginatif qui fait en sorte que le quotidien devient une aventure à suivre.

    Je finirai en disant que pour beaucoup d'entre nous nous passons une bonne partie de notre vie à chercher la sécurité et celle-ci devient petit à petit une prison ou un piège dans lequel l'imaginaire , l'imagination a , trop souvent, plus de place.

  • Denis Paquette - Abonné 22 avril 2016 10 h 19

    Le désir et l'amour quelle question complexe

    Le désir et l'amour sont-ils des émotions jumaux ou disparates, ne sont-ils pas d'un régiste différent, est-ce que l'amour n'appartient-il pas a l'âme et le désir aux sens, si les deux sont faits pour viellir, ils ne viellissent pas de la même facon, si l'un assure le renouvellement de l'espèce, l'autre en assure la pérennité, mais il m'apparait très difficile de parler de ces choses car les religions s'en sont apparées et les ont modifiées selon leur intérèts

  • Diane Germain - Abonnée 22 avril 2016 13 h 19

    une fausse sécurité

    Vivre à deux peut sembler sécurisant mais nous devons absolument demeurer créatifs ET bienveillants. La monotonie est une chose mais ce qui tue un couple est le manque d'égards et de réciprocité.
    Désir rime avec délicatesse, non avec lutte de pouvoir et blâme.

  • Lorraine Couture - Inscrite 22 avril 2016 14 h 20

    Sexe et mensonges

    D’après moi, tout amour est fait d’attraction et de répulsion. Ainsi, toute passion s’attiédit à défaut de se transformer en amitié amoureuse.

    Autre motif à la lassitude sexuelle : une multitude d’hommes se prennent pour des amants de génie, et nombre de femmes se rêvent en magnétiques Aphrodite.

    Si dans un couple, il y a excès d’appétit de béances sexuelles, de pactes d’amour grandioses et fantaisistes, de telles angoisses ne conspirent qu’à faire culbuter les amants dans un vide saturé d’ennui et de dégoût.

    Je ne crois pas que des êtres transis d’amour soient séduits à leur corps défendant ; sans leur vouloir suppliant, nulle aventure, nulle part.

    Parfois, témoignent des Valentin : après de nombreuses années d’union, ils disent éprouver autant de vertige à humer la chair de leur bien-aimée amollie par leurs tendres caresses.

    p.s. Pour en consoler certains, certaines, rappelons-nous que le dieu Cupidon est toujours figuré sous les traits d’un jeune garçon!