Et l’intérêt national?

Drôle de réaction de Québec à cette sortie d’Alain Bouchard. En quoi une erreur de jugement commise il y a 20 ans, alimentant aujourd’hui les tiraillements d’actionnaires sur une problématique de succession familiale, serait-elle d’intérêt national ?

Achat de Rona par Lowe’s, de St-Hubert par Cara… Évoquer publiquement la vente de Couche-Tard relève d’un opportunisme circonstanciel venant d’un entrepreneur pourtant prompt à dénoncer l’interventionnisme de l’État et la trop grande soumission du gouvernement québécois aux groupes de pression. Cette menace d’une hypothétique perte d’un autre siège social dans cinq ans, brandie par un spécialiste des acquisitions hors Québec, ne peut qu’alimenter une sympathie politique également de circonstance. Et comme si, dans l’éventualité, l’acquéreur serait étranger.

Dans une réaction à chaud, on peut comprendre cette sensibilité du gouvernement québécois venu aussitôt offrir son aide en réponse aux craintes d’Alain Bouchard, président exécutif du conseil d’Alimentation Couche-Tard, manifestées à La Presse. Il aurait pu, du même souffle, renvoyer le fondateur de Couche-Tard à ses devoirs, lui qui a manqué de conviction l’an dernier. Les quatre fondateurs de Couche-Tard se sont alors heurtés à des actionnaires institutionnels torontois réfractaires au maintien du statut à vote multiple des actions de contrôle de l’entreprise.

Dans le contexte de l’assemblée annuelle des actionnaires du 21 septembre 2015, l’entreprise avait retiré à la dernière minute sa proposition visant à prolonger le statut des dix droits de vote par action de catégorie A dont ils profitent. L’aval d’au moins les deux tiers des détenteurs d’actions subalternes n’était pas acquis.

Les amendements proposent d’éliminer la clause crépusculaire de suppression automatique de la structure à double catégorie d’actions lorsque le plus jeune des quatre fondateurs atteint l’âge de 65 ans (ou avant en cas de décès). Ici, l’échéance est décembre 2021. Il est proposé de maintenir la structure jusqu’à la date à laquelle Couche-Tard ne compte plus de fondateurs parmi ses administrateurs ou, si elle est antérieure, la date à laquelle les fondateurs ou les membres de leur famille cessent de détenir collectivement plus de 50 % des droits de vote.

Erreur de jeunesse

En clair, les fondateurs veulent conserver le contrôle, qui prend la forme de l’exercice de plus de 60 % des droits de vote avec 22,7 % des actions émises et en circulation.

Cette clause d’extinction a été introduite en 1995, soit neuf ans après le premier appel public à l’épargne de Couche-Tard. Une « erreur » de jeunesse, nous dit aujourd’hui Alain Bouchard. L’an dernier, il plaidait la continuité et la capacité démontrée des fondateurs à créer de la valeur. Cette fois, c’est une affaire de succession familiale. Et devant la résistance persistante, il n’entend pas revenir avec sa proposition lors de la prochaine assemblée.

Pourtant, et le directeur général de l’Institut sur la gouvernance (IGOPP), Michel Nadeau, le rappelait encore mercredi, les mentalités changent quant à la présence d’actions à droit de vote multiple. C’est aussi le cas sur la très conservatrice Bay Street, même si la famille Beaudoin-Bombardier goûte encore à la médecine du ratio de droits de vote optimal. Il n’y a pas qu’au Québec où la formule affiche des résultats probants. Empire, Sobeys, Canadian Tire… Les grands actionnaires, comme la Coalition canadienne pour une bonne gouvernance, reconnaissent l’importance de la présence d’un actionnaire de référence.

Alain Bouchard n’a donc pas à abdiquer aussi facilement. D’autant qu’un des actionnaires les plus réticents — Fidelity Management, disait-on l’an dernier — revendique 12,1 % des actions classe B. Il est vrai cependant que peut s’ajouter à la résistance la concentration du vote par procuration. D’autant, aussi, que les fondateurs n’ont plus à démontrer leur capacité à créer de la valeur. Et que la proposition de l’an dernier a été modifiée à quelques reprises déjà. Alain Bouchard attribuait l’échec de l’an dernier au peu de temps pour bien expliquer sa proposition avant l’assemblée. Ne lui reste-t-il pas encore cinq ans ?

Une affaire d’actionnaires, donc, ayant pour coeur un bloc minoritaire de 22,7 % composé d’actions d’un success-story pouvant aspirer au titre de fleuron québécois, mais pas nécessairement à celui de joueur systémique pour l’économie du Québec. Comme Rona, Provigo, Alcan…


 
1 commentaire
  • Réal Bergeron - Abonné 21 avril 2016 11 h 01

    À tout prix!

    Pour se faire pardonner son inaction - justifiée ou non - dans la vente récente de Rona et St-Hubert à des intérêts étrangers, il y a fort à parier que le gouvernement Couillard injectera, les yeux fermés et à tout prix, des fonds publics dans cette entreprise, avec l'accord enthousiaste et opportuniste du PQ et de la CAQ.