Du calme

Célébration excessive d’un exploit sportif ou pas, c’était le thème développé ici même pas plus tard que la dernière fois, avec en trame de fond l’histoire de José Bautista, le frappeur de puissance des Blue Jays de Toronto qui a projeté son bâton en l’air après un retentissant circuit dans les séries la saison dernière et se l’est fait reprocher au nom du respect de l’adversaire et de la nécessité d’avoir le succès modeste dans un monde où le vilain visage de l’échec nous guette sans cesse. Mais nous vivons à une époque qui aime en mettre, regardez-moi un peu ça, ça remporte une victoire qui porte sa fiche à 43-68 et ça festoie comme si ça venait de gagner la Série mondiale et la Stanley et le Lombardi et l’O’Brien en même temps, c’est tout juste s’il n’y a pas un défilé au centre-ville tous les deux ou trois jours, on ne sait jamais, peut-être que cela ne reviendra plus de notre vivant, profitons-en.

Oui, ça célèbre fort. Un individu qui aurait été plongé dans un coma artificiellement induit pendant quelques années se demanderait par exemple ce que c’est que cette foutue sirène aux allures de corne de brume qui retentit après le moindre but dans la vénérable Ligue de hockey nationale. Oui, après chaque filet de l’équipe locale, même si le filet de l’équipe locale s’adonne à porter la marque à 7-1 en faveur de l’équipe visiteuse. Après une victoire, passe encore, mais après chaque but ? Les hourras de la foule en délire ne suffisent-ils plus ? Et qu’a donc la confrérie des annonceurs maison à hurler le nom du compteur — qui vient d’inscrire son 3e but en 527 matchs en carrière — comme si le gars se dirigeait sur une chaise à porteurs tout droit vers le Temple de la renommée ? Trop, c’est comme pas assez, si vous voulez l’avis d’un rabat-joie, un peu comme quand ils applaudissaient toutes les questions et les réponses à l’Assemblée nationale. On ne pourrait pas garder ça pour les vrais grands moments ?

Dans le temps, messieurs dames, quand on n’avait pas besoin d’être mitraillé de stimuli de toutes parts et à tout moment pour se sentir exister, il n’y avait pas d’enflure. Bien sûr, lorsque Bobby Thomson a catapulté sa « shot heard ‘round the world » en 1951, lorsque Bill Mazeroski est devenu le premier à mettre fin à une Série mondiale avec un circuit en 1960, on a assisté à une certaine liesse. Mais il se passait alors quelque chose. Pour vrai.

Et même quand il se passait quelque chose, ce n’était pas nécessairement une raison pour s’énerver. Voyez plutôt Don Larsen réussir une partie parfaite au monticule pour les Yankees de New York lors de la Série mondiale de 1956. Ce n’est pas une mince affaire, une partie parfaite, et ce l’est encore moins en Série mondiale, ainsi que l’illustre le fait que ce n’était jamais arrivé avant et que — Larsen ne le savait pas à l’époque, mais il avait certainement un petit doute — ce n’est jamais arrivé depuis. Or, qu’a fait Larsen après le dernier lancer, une troisième prise ? Comme à l’issue de chaque demi-manche, il s’est mis à trottiner tranquillement en direction de l’abri des joueurs. Si son receveur, Yogi Berra, n’avait pas intensément interrompu sa course en lui sautant au cou, Larsen aurait été sous la douche dans les 30 secondes et puis voilà.

Et c’est avec un attendrissement assumé qu’on se souvient de Paul Morris, la voix du bon vieux Maple Leafs Gardens de Toronto. Morris annonçait tout — les buts des Leafs, ceux du club adverse, les punitions, la remise de la coupe Stanley au capitaine George Armstrong par Clarence Campbell en 1967 (s’il avait su ùzqu’il n’y en aurait pas d’autre pendant au moins un demi-siècle, il aurait peut-être mis un petit trémolo), l’imminence de l’apocalypse — du même ton. Monocorde à souhait. Tout le temps.

C’était excellent pour les nerfs.

1 commentaire
  • Réjean Martin - Abonné 21 avril 2016 16 h 56

    le plaisir suprême de la nostalgie

    ces grands moments dont vous nous parlez, on ne les a pas sus, pas vus, mais ceux-ci nous font juste rêver, mettent notre imagination en branle. Nous nous disons, innocents, il y a eu des mondes avant nous...