Par la pinède et par la voix

Dimanche dernier, en promenade à Oka, j’ai arpenté le vieux cimetière mohawk de la pinède, cadre des affrontements de 1990 entre l’armée et les forces rouges.

Certains lieux dégagent une énergie troublante. Celui-là, dans sa lumière de fin d’après-midi, avec ses tumulus, ses allées de guingois, ses monuments aux guerriers, aux anciens élèves des pensionnats autochtones, avec aussi les objets fétiches des défunts, parfois des drapeaux warriors, posés sur leurs tombes, émanait un charme étrange, une souffrance et une force enfouies. Des esprits l’habitaient, on aimait le croire. Autant les saluer, chemin faisant.

Au jeune garde-barrière du parc d’Oka, ni la pinède ni l’été rouge n’évoquaient quoi que ce soit. Pas né sans doute à l’époque où, en ces bois, le caporal Marcel Lemay trouvait la mort, où Lasagne affrontait du regard un jeune soldat, où les tensions entre les communautés mohawks et francophones culminaient à Kanesatake comme ailleurs. Moi qui croyais la crise d’Oka passée à notre histoire…

Chez les autochtones, elle l’est, du moins. Chacun en pensera ce qu’il voudra de notre côté de la barricade, n’empêche que pour une fois, nos gouvernements auront tremblé devant eux. Même les Innus et les Algonquins relevaient alors la tête. Depuis, ils font les journaux. Avant, qui s’intéressait à leur sort ?

Ça ne résout pas leurs problèmes pour autant, mais éclaire une route chaotique restée longtemps dans l’ombre. Ces temps-ci, tout renvoie d’ailleurs au destin des Premières Nations. Autant les pactes de suicide d’enfants et d’adolescents privés de boussoles à Attawapiskat et à Kuujjuaq que les hurlements de désespoir venus de Lac-Simon, sur fond de drogue, d’alcool et de morts sanglantes.

Le rappeur algonquin Samian exhorte à raison les jeunes autochtones à secouer les traumatismes pour réinventer la vie et leur avenir. « Prenez-vous en main », dit-il.

Mais ça prend du temps à raccommoder, une identité blessée. Le fédéral pourra leur construire des maisons et des centres communautaires ayant de l’allure, c’est à l’âme collective qu’ils ont mal avant tout. Eux, c’est nous au fait. L’identité s’établit sur le partage.

Les choses bougent quand même. Le gouvernement de Justin Trudeau descelle les cordons de sa bourse et prend leur détresse au sérieux, des artistes, des guérisseurs autochtones remontent aux sources. Les Premières Nations ont beaucoup à offrir : leurs liens étroits avec la nature et l’énergie tellurique, une cosmologie, une mémoire, l’art en voie royale de catharsis et d’exploration. On tend l’oreille.

Transe planétaire

La veille de ma balade au cimetière de Kanesatake, j’avais assisté à un spectacle plein d’inspiration et de générosité, dans le cadre de Raotihon : Tsa, Focus sur la création contemporaine des Premières Nations.

Ça s’intitulait Transcestral : Incantations. Au café du Monument-National, on prenait place sur de petites chaises, sans cérémonie. Sur scène, la chanteuse métissée Moe Clark était entourée de plusieurs artistes, de toutes origines. Une chanteuse de gorge inuite émerveillait les instrumentistes avec ses sonorités râpeuses. La poétesse Joséphine Bacon, tantôt en innu tantôt en français, démarra la soirée sur des accents lyriques. On retrouvait aussi des musiciens et artistes irakiens, réfugiés, dont un tout nouvel arrivant, doté d’une voix exceptionnelle, qui avait appris des mots en langue crie aux répétitions, avant l’anglais ou le français.

Le spectacle créait une sorte de transe, accompagnée par la danseuse Leticia Vera. Moe Clark possède une grâce lumineuse et s’inspire des anciens legs pour créer des nouveaux sons. Katia Makdissi-Warren, compositrice attelée aux ponts sonores entre l’Occident et le Moyen-Orient, travaille à ses côtés.

Les musiciens se mettaient au diapason les uns des autres. Et comme ils provenaient de cultures différentes, ça accrochait ici et là. Mais rarement. Tous issus de traditions incantatoires, ils atteignaient en général l’harmonie. Les mélopées répondaient à d’autres mélopées. Les sons de l’oud à ceux d’un clavier, une percussion à l’étrange instrument à tube de Michel Dubeau. La musique venait de loin et du temps présent. On fermait les yeux, bercés par la folle utopie des correspondances universelles.

Cette semaine, j’ai retrouvé la même ouverture d’angle devant l’exposition de photos de Samian, Enfants de la Terre à la Place des Arts. Entre l’innocence et la conscience du pire, l’artiste algonquin a capté surtout des regards de personnes âgées ou de jeunes gens à travers le monde : du Maroc, de Cuba, de Nouvelle-Calédonie, du Costa Rica, chez les Innus de Mingan sur la Côte-Nord, etc. Attentif à des visions du réel accrochées à l’instant.

À la fois citoyens du monde et membres des Premières Nations en appel d’air, j’ai imaginé un moment Samian et Moe Clark en outardes criant aux gens du sol que, oui, le printemps s’en vient.

À voir en vidéo

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 21 avril 2016 10 h 56

    Texte éffilé qui porte à la circonspection !



    Merci Madame Odile Tremblay !