Maudit bonheur

Si l’on n’a pas grand-chose d’autre à faire de ses dix (10) doigts et de son cogito par une journée maussade où un crachin tenace retarde la présentation d’un match de balle que l’on attendait avec une impatience dure sur les nerfs et que l’on désire prendre une mesure ne serait-ce qu’approximative du passage inéluctable et vicieux du temps et de la transformation des us, l’on peut sans crainte se référer au merveilleux monde du sport™. C’est qu’elle change à une vitesse supérieure à ce que la loi permet, cette bibitte-là, mais apparemment, les autorités en place sont occupées à regarder ailleurs. Comme d’habitude.

Prenez par exemple le comportement consistant à affirmer démonstrativement que vous êtes heureux. Le bonheur constitue un état d’esprit noble en soi, mais lorsque l’on fait le calcul du nombre de gens qui n’y ont pas accès pour toutes sortes de raisons qui ne regardent qu’eux à moins qu’ils ne demandent de l’aide, il peut être considéré comme un geste d’outrecuidance ostentatoire que d’en faire étalage. Soyez béat dans votre Ford intérieur et prévenez ainsi que cette vallée de larmes sorte de son lit et détrempe le sous-sol fini des voisins. C’est clair ?

Ce l’est sans la pénombre d’un doute, mais pas pour Jose Bautista, le puissant cogneur des Blue Jays de Toronto. L’an dernier en série de division de la Ligue américaine contre les Rangers du Texas, Bautista a dévissé une sérieuse garnotte dont on savait dès le contact qu’elle allait parcourir quelques années-lumière avant que la force gravitationnelle lui remette les pieds sur terre. Un circuit décisif au match décisif. Bautista l’a regardée aller, et il a projeté son bâton dans les airs en empruntant un air relativement conquérant. Le moment était dès lors figé dans la postérité, si l’on peut s’exprimer ainsi. Peut-être le bat flip le plus célèbre de toute l’histoire de l’humanité depuis l’invention de la clôture au champ extérieur.

(Avant, faut-il le préciser, il n’y avait généralement pas de rampe au champ extérieur, et la balle qui passait par-dessus la tête des voltigeurs pouvait rouler jusqu’à ce qu’elle frappe une vache ou s’échoue dans un ruisseau ou quelque chose. Le frappeur-coureur devait alors contourner les sentiers ventre à terre avant même de savoir s’il aurait bel et bien le temps de contourner les sentiers. Cela avait pour effet de maintenir à un strict minimum, proche du zéro absolu, le nombre de bat flips. C’est avec l’avènement du Shibe Park de Philadelphie en 1909 qu’a commencé à se répandre le concept de clôture au champ extérieur, qui allait permettre à Babe Ruth, entre autres, de devenir mieux payé que le président des États-Unis. Et puisqu’on y est, quand on apprit que Ruth gagnerait 80 000 $US par saison en 1930 et 1931 et qu’on lui fit remarquer que c’était là davantage que Herbert Hoover, il aurait répondu qu’en 1929, qui vit un certain krach boursier aux conséquences duquel je vous fais grâce des détails, « J’ai eu une meilleure année que lui ». On n’en fait juste plus, des comme le Bambino. Cependant, selon des sources proches du dossier, on fait encore des joueurs de balle qui gagnent plus que le président des États-Unis, peu importe l’année qu’ils ont et que lui a.)

Donc, le geste de Bautista a provoqué un monticule surélevé de réactions enflammées tant auprès de ceux qui n’ont pas grand-chose d’autre à faire que d’autres qui sont rémunérés — parfois davantage que le président — pour formuler une opinion à l’intention du grand public afin que celui-ci soit guidé dans la détermination de son propre avis. Il y a les pour : voilà un exploit qui mérite amplement d’être souligné, et son auteur a bien le droit pendant un fugace instant de s’en enorgueillir et de montrer à la face du monde qu’il est provisoirement celui qui mène le jeu. Il y a les contre : encore tout récemment, le grand Mike Schmidt, qui lui-même a fait dans le circuit assez fréquent merci (548) au fil d’une longue et fructueuse carrière qui l’a mené tout droit au Temple de la renommée, s’est fendu d’une longue tirade pour dire que Bautista avait « manqué de respect pour l’adversaire » et que ce genre de choses ne devraient pas se produire.

Évidemment, on peut subodorer qu’on a affaire là à un choc de générations, à des vieux qui trouvent donc que les jeunes manquent de savoir-vivre et que c’était bien mieux dans le temps et que notre monde court à sa perte encore plus vite que quand ils jouaient avec pas de clôture au champ extérieur. Bautista, lui, a dit que ceux qui n’avaient pas apprécié pouvaient bien aller se faire deux tournés bacon avec des petites patates brunes et un ordre de toasts.

La prochaine fois, après avoir bien déjeuné, nous poursuivrons cette importante réflexion à caractère socioculturel.