Vertiges du travail

Les carreaux des usines étaient toujours mal lavés. Beaucoup étaient cassés. En 1884, le Parlement du Québec limite le travail des femmes et des enfants à 60 heures par semaine. Les hommes, eux, goûtent au repos après 72 heures et demie de labeur. De minces filets de lumière ne sortent pas les travailleurs de la noirceur.

Dans les nouvelles usines que sont désormais les grandes tours de bureaux des villes, les carreaux sont toujours impeccablement lavés. Personne ne se risque à les casser. Une seule vitre est-elle fracassée à l’occasion d’une manifestation que la foule entière se voit immédiatement déclarée coupable d’une atteinte au droit sacré de la propriété.

Depuis les hauteurs de ces tours qui forment en contrebas des canyons urbains, on aime se donner l’impression de voir loin. Des hommes-araignées s’y balancent à de minces fils toute l’année, passant d’un édifice à l’autre, au péril de leur vie, afin de laver les carreaux. Au Devoir, de temps à autre, deux hommes apparaissent ainsi aux fenêtres du neuvième étage. Ils sont accrochés à leur canot volant grâce à un pacte quotidien avec le diable de la gravité. Ils travaillent vite, passant d’un étage à l’autre, maniant l’eau savonneuse d’une main, la raclette de l’autre.

En janvier 1963, alors que le froid et le vent fendillent les lèvres et mordent la peau, Pierre Bourgault s’intéresse au sort de ces gagne-petit que sont les laveurs de vitres. Devant la Place Ville-Marie, symbole fort de ce nouveau pays de l’ingénierie, il est là, avec eux. Il s’agit de laver 10 000 vitres. Combien y en a-t-il à laver désormais au centre-ville ? Les gratte-ciel ont poussé comme des champignons.

Bourgault monte jusqu’au 41e étage, installé dans une simple plateforme suspendue par des câbles. Rien que d’y penser, j’en ai le tournis pour lui. Il note qu’une nacelle du genre est déjà tombée du quatorzième étage. À risquer ainsi leur vie, les laveurs de vitres ne gagnent que 1,65 $ de l’heure en 1963. Combien gagnait celui qui s’est tué la semaine dernière au centre-ville de Montréal ? À en croire les réponses obtenues d’un entrepreneur à l’occasion d’une entrevue avec Paul Arcand, autour de 16 $ de l’heure, soit à peu près la même chose qu’en 1963, en calculant l’inflation. À risquer ainsi sa vie, d’hier à aujourd’hui, on obtient tout juste de quoi ramper au-dessus du seuil de la pauvreté.

J’ai regardé toute la semaine, posée sur mon bureau, la photo effrayante de cette grue renversée qui a tué cet homme employé à laver les vitres d’une université. Un accident de travail, a-t-on répété partout. On avait dit la même chose au sujet de cet ouvrier tué au pont Champlain il y a quelques mois. La plateforme où il se trouvait s’était détachée.

Les récits de ces accidents individuels, nous les égrenons tout au long de l’année dans les nouvelles quotidiennes, comme s’il s’agissait d’une suite de faits qui n’entretiendraient aucun lien entre eux. Les accidents les plus spectaculaires obtiennent une photo. Les autres quelques mots.

Les ouvriers meurent nombreux, mais il n’est pas souvent question d’eux à titre de faits sociaux. En 2014, ils furent 57 à trouver la mort sur des chantiers. L’année précédente, les statistiques faisaient état de 63 morts. Plus d’un décès par semaine en somme, sans compter les blessés graves, ni ceux-là qui dépérissent d’une maladie professionnelle. Depuis les années 1980, assez peu de progrès a été fait.

Il y a aussi des travaux qui ne tuent pas mais qui vous achèvent. Dans un gros abattoir de Berthier, un ouvrier voit passer entre ses mains douze volatiles à la minute. Combien de poulets par semaine faut-il manoeuvrer pour s’abîmer les articulations à force de répéter les mêmes gestes à l’infini ?

Les statistiques de 2015 sur les accidents subis par les travailleurs doivent être dévoilées fin avril, à l’occasion de la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail. Je fais exprès d’en parler tout de suite puisque ce n’est pas une seule fois par année qu’il convient d’en parler.

Qui encadre la santé de tous ces gens ? Eux seuls, trop souvent. En 2014, la CSST (devenue CNESST en janvier 2016), l’organisme responsable de la santé et de la sécurité au Québec d’une partie seulement des travailleurs, a procédé à environ 36 000 visites pour des motifs de prévention et d’inspection. On compte pourtant plus de 230 000 employeurs placés sous leur supervision. Ce qui ramène à environ 15 % le nombre de lieux visités. Nombre d’autres travailleurs ne bénéficient pas de contrôles. Un entrepreneur expliquait à Paul Arcand qu’après une demi-journée de formation, vous pouviez devenir manoeuvre d’une grue où sont perchés des laveurs de vitres…

Selon la période de l’année, les bureaux de la CNESST comptent environ 300 inspecteurs. De ceux-là une centaine seulement sont voués à l’inspection des chantiers de construction.

À titre de comparaison, prenons les inspecteurs du ministère de la Faune. Malgré les restrictions budgétaires, on compte encore 381 agents de la faune à ce ministère, auquel il faut ajouter 476 assistants. Ces derniers ne sont pas tout à fait des agents, mais ils travaillent de façon efficace à la prévention. La nature est importante. C’est entendu. Mais il est dommage que les travailleurs ne soient pas de simples bêtes ou encore des plantes vertes : peut-être alors veillerait-on mieux à les surveiller et à les protéger.

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5 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 18 avril 2016 09 h 07

    La loi de l'efficacité

    Le problème est si vaste que, justement, il donne le vertige.

    Dans ce monde de surproduction démesurée. où le rôle des travailleurs est tout d'abord de surconsommer pour éponger la surproduction, Il y a de moins en moins de travailleurs!
    Plus tout avance, plus le travail est un privilège. Bientôt l'avènement de robots semi-intelligents et d'imprimante 3D capables de créer les pièces de composition en manufacture, feront qu'une grande part de la production ne nécessitera même plus d'ouvriers.

    Le continent du cheap labour va se vider de ses usines, les compagnies vont ramener leur production en Amérique ou en Europe parce que dans ce monde les coûts s'équivaudront partout.

    Et les gens d'ici n'en profiteront même pas: des robots, des imprimantes, quatre ingénieurs et deux mécaniciens, ça suffira.

    Dans un monde où un employé peut être remplacé par mille qui attendent devant la porte, qui aura une job assez payante pour faire vivre sa famille ?

    Et pourtant, il y a aura surproduction!! Mais plus personne pour en profiter.

    Comment cette surproduction sera épongée alors, tout en conservant comme un bien hyper-précieux la richesse entre le moins de main possibles ?

    Par chance il y a des guerres, excellents exutoires. Et puis du terrorisme, beau prétexte pour centupler les budgets de sécurité qui servent principalement à contrôler les affamés sur place. Et puis tous les commerces pas très légaux mais si lucratifs dans le monde, armes, drogues, jeunes enfants...

    Je sais, j'exagère. Tout ceci ne tient que si la tendance se maintient. D'autre part, c'est en effet la tendance actuelle. Alors ?

    La surproduction DEVRAIT nous permettre d'honorer nos vieux, d'élever nos enfants, de nourrir nos pauvres et, certainement, de sortir dans les parcs pour jaser entre nous au soleil du printemps. C'est bien le moins.

    Elle nous permet d'acheter le dernier écran à plasma et d'aller deux semaines par année sur une plage de RepDom. La grosse vie sale.

  • Denis Paquette - Abonné 18 avril 2016 09 h 50

    Ron, ron, patapon disait la sorcière

    Dommage que nous n'avons plus le coloré Michel Chartrand pour faire une sortie en règle contre les entrepreneurs sans scrupules, plus le temps va passé, se pourrait-il qu'hynoptisé par internet, nous aurons de moins en moins de gens pour s'offusquer des inepcies de nos sociétés

  • Yves Archambault - Inscrit 18 avril 2016 10 h 35

    spéciste

    sur ce dernier point faut lire Emeric Caron son dernier livre qui est « Antispéciste» qui réfléchit sur les différence entre les espèces. votre sujet vise dans le mille.

  • Pascal Barrette - Abonné 18 avril 2016 15 h 21

    La banalisation

    La Ville d'Ottawa vient de bénir Uber, sans obligation d'équiper ses voitures de caméras de sécurité, tout en continuant d'obliger les taxis dits traditionnels à le faire. Elle a avalé la couleuvre d'Uber que la preuve criminelle contre un client ou un chauffeur est assurée par leur identité inscrite dans leur application. Comme si une application contribuait à prévenir un crime ou à le prouver.

    La Ville a aussi diminué les exigences de formation pour les chauffeurs du taxi traditionnel pour faire plus "équitable" avec ceux d'Uber. Elle dévalue ainsi non seulement le métier mais banalise aussi ses mesures de sécurité. Tout ça parce qu'au fond la Ville n'a pas les moyens de mettre la main sur tous ces ubériens qui travaillent au noir, comme dans illégalement et aux voitures banalisées. Ces faussement nommés "covoituristes", dixit le représentant d'Uber, veulent un supplément de revenu pour se payer un voyage. Le Québec de grâce, n’imitez pas la Ville d’Ottawa qui s’est laissé emberlificoter par une multinationale dévergondée.

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Louis-Gérard Dallaire - Abonné 19 avril 2016 08 h 37

    Dommage collatéral

    À tous ces accidents s'ajoute ce que doivent vivre les proches et les familles. Que ce soit l'adaptation à une nouvelle condition physique telle la perte d'un membre ou encore une paralysie, dans les cas où les personnes s'en sortent vivantes.

    Dans le cas contraire, la famille doit composer avec la perte de cette personne qui est souvent le gagne pain principal.