Pisser dans un violon

Vous souvenez-vous de la campagne de solidarité lancée dans les univers numériques il y a deux ans, presque jour pour jour, pour sensibiliser l’opinion publique au sort tragique des 276 écolières du Nigeria enlevées à Chibok par les terroristes du groupe extrémiste Boko Haram ?

Vous vous souvenez : le mot-clic #bringbackourgirls (Rendez-nous nos filles) partagé 4 millions de fois en un mois à peine, la page Facebook et ses 240 000 personnes qui lui ont dit « j’aime ».

Vous vous souvenez : la photo de Michelle Obama montrant le slogan sur une feuille blanche placée devant elle, comme il est de bon ton de le faire, pour tout et pour rien aujourd’hui. La mise en scène avait d’ailleurs été copiée et partagée par Julia Roberts, Denis Coderre, Malala Yousafzai, la militante pakistanaise nobélisée pour la paix en 2014, et par ces foules sentimentales d’anonymes en quête de visibilité et d’affirmation de bons sentiments qui ont apporté leur image à ce concert d’indignation.

Eh bien, tout cela n’a strictement rien donné.

Deux ans plus tard, le bilan est sans appel. Cet élan de solidarité en ligne a produit autant de résultats tangibles que des idéaux humanistes ou de la poésie contemplative injectée dans la tête d’un kamikaze, autant d’espoir qu’il y a de profondeur et de cohérence dans le prêche d’un imam radical, et surtout beaucoup moins de mobilisation concrète, de mouvement de masse de gens allant jusqu’au bout de leurs convictions qu’une journée de « soldes », un vendredi noir, peut induire.

Aux dernières nouvelles : des 276 victimes de ce groupe odieux de fanatiques, 57 ont réussi à s’enfuir pour retrouver la liberté par leurs seuls courage et initiative, et ce, sans l’aide d’un « j’aime » ou d’un mot-clic. Les autres laissent toujours cette grande absence troublée par un extrait vidéo montrant 15 d’entre elles que CNN a diffusé la semaine dernière. Comme action-réaction, on a déjà vu mieux.

Agir ou rien, agir pour rien

Le clivage entre le cri et l’effet va certainement aujourd’hui faire émerger les commentaires habituels : oui, mais sans cette campagne « Rendez-nous nos filles », les regards ne se seraient jamais tournés vers un conflit lointain qui, depuis 2009, a fait 20 000 morts et forcé l’exil de 2,6 millions de personnes. C’est vrai. Oui, mais c’est mieux que rien. C’est encore vrai, même si ce mieux n’a été au final rien d’autre qu’un vaste mouvement de foule pissant dans un violon.

La semaine dernière, de passage à Montréal, Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web — ce réseau des réseaux enchâssé dans Internet avec son WWW et son HTTP —, a livré une charge magistrale contre les réseaux sociaux qu’il accuse depuis des années de tuer Internet. Selon lui, ces univers captifs nuisent à l’innovation, à la liberté, à l’ouverture et au partage, pourtant au fondement de son projet de Web, tout en maintenant dans la passivité les masses qui y ont succombé.

Le bonhomme parle même de l’apparition d’une nouvelle génération de couch potatoes, version 2.0, en somme, du « télézard » que la télécommande a fait apparaître dans les années 80 dans les salons d’Amérique et d’ailleurs.

Il faut l’admettre, la formule ne manque pas de charme. Elle convoque aussi l’image de cet internaute qui désormais assoit son engagement social dans un retweet, affirme sa solidarité, son humanisme en partageant un mot-clic, avec la même facilité que pour acheter un album de musique en ligne, avant de retourner s’extasier, dans les secondes qui suivent, devant la vidéo en ligne d’un melon d’eau sur le point d’exploser ou prendre part à une discussion sur les derniers propos graveleux d’un des gars de La soirée est (encore) jeune.

À 17 h 30, je me dévoile tout en égoportrait avec un #bringbackourgirls. À 17 h 31, j’alimente en ligne les rumeurs sur la possible chirurgie esthétique de Julie Snyder ou me réjouis de voir que Marie-Claude Lortie a partagé ses techniques de cuisson du steak de kangourou. C’est le syndrome de la zappette renouvelée. Et ce, tout en ayant l’impression de mériter tant de frivolité après avoir contribué à rendre le monde meilleur, un mot-clic à la fois.

Une pièce pour un voeu

Dans les grandes capitales du monde, il y a toujours ces fontaines publiques dans lesquelles le touriste aime bien lancer, à la dérobée ou pas, cette petite pièce de monnaie qu’il accompagne parfois d’un voeu. Et par respect pour les 219 jeunes filles soustraites à leur école un 14 avril 2014 par les extrémistes de Boko Haram, par respect pour leurs parents qui vivent dans l’angoisse de cette absence depuis deux ans, il est temps d’arrêter d’affirmer que ces campagnes de solidarité qui comblent le vide dans les univers numériques comme un dix sous dans le fond d’une fontaine, sont autre chose que ça.

4 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 18 avril 2016 08 h 43

    Ne touchez pas à l'Afrique!!!

    Il existe une raison simple à cet état de fait. Les pays puissants ne veulent en aucun cas régler les problèmes Africains.

    Les vendeurs d'arme d'abord, qui appuient la volonté des chefs de guerre à continuer leur oeuvre. Les compagnies qui exploitent la terre, soit par extraction, soit par une agriculture tournée vers les carburants et autres biens utilisables ailleurs.

    Enfin, les pays d'où sont originaires ces marchands et multinationales, ou bien qui subissent le chantage de la finance internationale. Tout ce beau monde veut une Afrique "légèrement" instable pour assurer son pouvoir.

    Je sais, tout ce qui précède est une suite d'évicences connues et rabâchées depuis longtemps, mais qu'y puis-je ? Le discours ne peut se renouveler là où la situation reste désespérément égale.

    Ici, au Canada et au Québec, il existe des responsables directs et indirects de cette situation cultivée sciemment. Puisque les grandes actions symboliques ne donnent rien, c'est en rejetant ces profiteurs que l'on peut aider l'Afrique, ses gens, ses femmes.

    Mais voilà, nous connaissons mal notre propre implication en Afrique, et c'est le cas partout dans le monde.
    Alors je demande aux journalistes de faire enquête, de fouiller et révéler l'enchevêtrement des réseaux qui créent la mainmise sur l'Afrique. Aux gens ensuite d'interroger leur conscience.
    Il ne sert à rien de nommer ponctuellement un cas, et un autre et encore dans des centaines d'articles et reportages que personne ne peut lire ou voir tous. Il faudra monter un vrai dossier, et idéalement en collaboration de la part de plusieurs médias.
    Le monstre a trop de têtes pour espérer que des individus seuls s'y retrouvent.

    Je sais, nous ne pouvons changer le comportement de la Chine, par exemple. Mais ici, au Canada, pourquoi pas ?

    Je rêve sûrement. S'pas ?

  • Pierre Schneider - Inscrit 18 avril 2016 10 h 15

    La force des armes

    Boko Haram doit être combattu par les armes. Les mots ne suffisent pas devant ces barbares qui commettent les pires horreurs sous les yeux d'une planète indifférente. On combat en Syrie ? OK, mais pourquoi pas éradiquer l'extrême violence en Afrique ?
    Question d'intérêts pétroliers ?

  • Michelle Monette - Inscrite 18 avril 2016 10 h 35

    Et avant?

    En lisant votre chronique, je me suis demandée si les campagnes de solidarité sont moins efficaces maintenant qu'elle ne l'étaient dans le passé. N'empêche que je suis tout à fait d'accord avec Berners-Lee. Internet a besoin de son Printemps.

  • Marie-Claude Laframboise - Abonnée 18 avril 2016 12 h 57

    Des campagnes qui amènent des changements concrets

    À mon sens, les campagnes du site global Avaaz.org sont celles qui ont le plus d'effet

    Leurs pétitions d'envergure mondiale sont remises officiellement aux dirigeants et amènent des changements concrets
    (voir https://secure.avaaz.org/fr/highlights.php)

    Rien à voir avec des campagnes de mot-clics, sans leadership.

    PS : Greenpeace obtient également de bons résultats, à l'échelle locale et internationnale