La comédie du Grand Soir

Cela fait déjà deux semaines qu’ils se réunissent tous les soirs à la place de la République. Ils arrivent au coucher du soleil et passent la nuit à discuter. Cela respire l’ado en mal de transgression, le militant anticapitaliste, l’anarcho féministe et le hipster écolo. Toute une faune sympathique et gentille qui discute, qui discute et qui discute encore. Car ça discute fort place de la République. Réunion par-ci, réunion par-là. Commission par-ci, commission par-là. Il y aurait même un groupe qui s’affairerait à réécrire la Constitution française pour la rendre plus démocratique, dit-on.

On dirait une sorte de Woodstock propre, sans la musique ni les foules. Comme chaque fois, exprimant leur propre nostalgie de cette époque, les médias ont évoqué Mai 68. Mais la réalité est tout autre. Ils ne sont en fait que quelques centaines de militants lyriques à se rejouer chaque nuit la comédie du Grand Soir. Dans un coin, on improvise une cantine où chacun paie ce qu’il veut. Ailleurs, on se fabrique une infirmerie de fortune. Un peu comme ces « dévots » venus fonder Montréal il y a 375 ans en pleine brousse et en plein territoire amérindien. Sauf qu’ici, les sapins sont transformés en lampadaires et les Indiens ne sont que des policiers affables qui patrouillent gentiment aux abords de la place pour éviter que quelqu’un se fasse mal ou que l’on détruise complètement les distributeurs de billets déjà en panne.

On n’est ni dans le bois et encore moins à Guernica. On est place de la République et les seuls qui profitent vraiment de ce grand happening de « démocratie horizontale », ce sont les fast-foods des environs qui ne désemplissent pas. Vu que le potager improvisé qu’on a planté — en arrachant évidemment les dalles posées il y a deux ans à peine sur cette place fraîchement rénovée — ne produira pas de sitôt.

Que veulent-ils ? On ne le sait pas trop et ils ne veulent pas le dire. Ils se sont d’abord réunis contre le projet de réforme du Code du travail. Mais ils ont vite parlé d’autre chose : des Panama Papers, des migrants, de la légalisation de la marijuana, de l’Europe et même des corridas et des droits des animaux.

La place de la République a beau être le lieu de toutes les manifestations et de toutes les revendications, on ne sent pas de colère. L’ambiance est bon enfant. Entre cracheurs de feu et funambules, on est dans la société du spectacle et toujours dans le présent. Pas de grand projet pour demain ni de revendications concrètes. Pour la vaste majorité des figurants de cet étrange théâtre d’impro, l’essentiel est tout simplement d’être là. De faire acte de présence et de participer à cette vaste foire festive et lyrique. Comme si la communion dans l’instant présent se suffisait à elle-même. Un gigantesque selfie pour dire que « j’étais là ».

 

Car on sent surtout chez les participants un besoin de communion quasi religieux, quasi mystique. Le sociologue Michel Maffesoli parle d’ailleurs d’une « messe nocturne ». Une messe postmoderne avec sa liturgie et ses rites. Tout cela prend même parfois des allures de société secrète avec ses codes et ses mystères. Les communiants échangent d’ailleurs entre eux grâce à des signes incompréhensibles au non-initié.

Depuis quelques jours, on parle d’étendre le mouvement aux banlieues. Quelques tentatives ont déjà été faites à Saint-Denis et à Saint-Ouen. Un peu comme en 1968, on avait rêvé d’étendre la contestation à la classe ouvrière. Mais les jeunes des banlieues semblent avoir d’autres préoccupations et d’autres soucis. Le chômage évidemment. Quant au besoin de communion et de sacré, l’islam semble répondre à la demande.

L’extrême gauche française étant devenue quantité négligeable, Nuit debout pourrait-il donner naissance à un Podemos français ? C’est peu probable. D’abord parce que si Podemos a le mérite d’exister, c’est parce que son leader, Pablo Iglesias, a fait exactement le contraire de ce que réclamaient les indignés espagnols en jouant la carte électorale. Ensuite, parce que le champ de la protestation contre les partis politiques traditionnels, la crise et l’Europe est déjà largement occupé en France par le Front national. C’est là que se retrouvent aujourd’hui les protestataires qui auraient autrefois grossi les rangs du Parti communiste.

On pourrait même se demander si cette Nuit debout n’est pas au fond le chant du cygne d’une extrême gauche qui ne mobilise plus personne et qui s’étiole. Une extrême gauche tellement boboïsée et devenue si individualiste qu’elle ne supporte même plus la démocratie et son corollaire inévitable, la représentation.

Reste évidemment ce besoin de communier à quelque chose de commun qui résonne comme une sorte de grand cri étouffé. « Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes, écrivait le philosophe marxiste Slavoj Žižek. Nous passons un bon moment ici. Mais rappelez-vous, les carnavals ne coûtent pas très cher. Ce qui compte, c’est le lendemain, lorsque nous serons tous retournés à nos vies quotidiennes. Est-ce que quelque chose aura changé ? »

Plus que quelques jours avant les vacances scolaires.

13 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 avril 2016 05 h 23

    Comédie, en effet

    Petit détail qui échappe peut-être à certains... la destruction du pavé pour le remplacer par un potager rappelle l'évacuation de Phnom Penh par les Kmers rouges du temps de Pol Pot, puis la destruction quasi totale de la ville pour y faire pousser de la végétation et des plantations. Parallèle effrayant, mais venant d'une gauche arnarchique, à quoi d'autre peut-on penser.

    Ce que l'on observe, c'est plus de 40 ans de primauté des droits individuels sur le droit collectif, de destruction du fondement même de la société, et de manque total de leadership des dirigeants qui ne sont plus que des "idiots utiles" du mondialisme à tout prix.

  • René Lefèbvre - Inscrit 15 avril 2016 08 h 10

    L'effroyable silence des bonnes gens

    Cette célébration nocturne n'est pas une messe où l'on répète aveuglément des phrases à un dieu, Monsieur Rioux. Au contraire, elle se veut une protestation pacifique contre ceux qui dorment paisiblement alors que la planète est en feu.

    Elle est une déclaration solenelle contre les destructions massives des sites naturels et des habitats animaliers par le capitalisme aux gros sabots assis sur la démocratie.

    Elle se veut un refus de la vie urbaine angoissante dans les grandes villes invivables pour tous ceux qu'elle laisse sur les cailloux.

    Elle dénonce les sommes d'argent inouïes des Panama Papers qui rouille dans les banques, cachées dans des républiques de bananes alors que les déshérités de la Terre tombent par centaines de milliers, voir par millions.

    Ce "chant du signe", comme vous dites, n'est-il pas plutôt un cri d'espoir en appel au dormeur, quel qu'il soit, de se lever et de marcher, de retrouver son courage et de parler plus fort contre les carcans et le développement du capitalisme sauvage qui n'en a que pour la productivité et la consommation pour engraisser le veau d'or ?

    Ce sont toujours les jeunes qui ont changé les choses que l'on croyait fixées à jamais : la ségrégation raciale, la décriminalisation de canabis sativa, la mainmise des religions sur l'homme ou la promulgation de droits égaux pour les femmes et pour les hommes, etc.

    Merci pour votre texte, Monsieur Rioux. Il est bon d'avoir des nouvelles de nos lointains cousins. Longue vie à la comédie nocturne...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 avril 2016 08 h 38

      M. Lefebvre, je crois que vous n'avez pas saisi le sens de "comédie" dans l'expression "comédie nocturne".

    • Monique Bisson - Inscrit 15 avril 2016 11 h 06

      Merci M. Lefèbvre pour cet élan d'espoir envers les jeunes où qu'elles et qu'ils soient dans le monde et pour votre regard sur ces rencontres que je partage entièrement et merci, M. Rioux, de nous amener plus loin dans nos réflexions sur ce monde du XXIe siècle!

      Monique Bisson, Gatineau

    • Pierre Bernier - Abonné 15 avril 2016 12 h 57

      " Ce sont toujours les jeunes qui ont changé les choses" ! (RL)

      C'est souvent vrai.

      Surtout parmi ceux-ci, ceux conscients que s'ils voyaient plus loin que leurs prédécesseurs, c'est qu'ils étaient assis sur leurs épaules ?

      Ce qui en plusieurs domaines a fait en sorte qu'au lieu de s'épuiser à réinventer le bouton à 4 trous... ils s'appliquèrent à trouver la forme et la couleur qui convenaient aux impératifs de l'heure ?

  • Christophe Horguelin - Abonné 15 avril 2016 08 h 28

    Le mépris

    Faire de la condescendance son fonds de commerce, ça fera. J'ai jusqu'ici cru aux bénéfices du bouffon dans la cour du roi Devoir, mais là c'est devenu lourd, car on n'apprend rien.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 avril 2016 11 h 11

      Eh bien, lisez le journal Le Monde ou Libération, si vous souhaitez tant qu'on vous impose une perspective de l'actualité, M. Horquelin, et surtout, évitez les éditoriaux où le journalisme dépasse le cadre des conventions et les auteurs ont le courage d'émettre leurs opinions et points de vue sur les événements.

    • Raymond Lutz - Inscrit 15 avril 2016 20 h 34

      ah ah, Rioux dépasse le cadre des conventions? Je m'étouffe avec ma pizza! Si vous désirez du hors-cadre lisez plutôt les billets de l'ethnologue Paul Jorion sur les Nuits Debout.

  • Simon-Pierre Chevarie Cossette - Abonné 15 avril 2016 09 h 19

    Demander l'impossible

    Chaque fois qu'un mouvement (étudiant en particulier) prend la rue, on l'accuse d'une des tares suivantes :

    (1) L'objectif du mouvement est TROP SPÉCIFIQUE et donc trop corporatiste. (Pourquoi faire la grève pendant six mois pour quelques centaines de dollars? Pourquoi ne pensez-vous qu'à vous et non à toutes les personnes qui souffrent de la pauvreté?)
    (2) L'objectif du mouvement est TROP VAGUE et trop généralisé. (Quel rapport entre loi du travail et accessibilité à l'éducation? Que voulez-vous? Vous ne savez même pas pourquoi vous êtes là!)

    Est-il possible d'éviter les accusations (1) et (2)? Difficilement! Surtout pas quand on semble écouter de si mauvaise foi les revendications. On ne peut demander de chaque militant qu'il fasse une synthèse admirable de toutes les revendications.

    Il faut alors regarder ce que les institutions militantes ont compilé. Regardez, par exemple, le cahier de positions de l'ASSÉ. Vous y verrez une vision large, non corporatiste, mais précise et cohérente. C'est le genre d'exercice qui prend du temps, dans les assemblées, à compiler. Demander à ce que chaque manifestation témoigne de cette maturité intellectuelle, c'est demander l'impossible.

  • Colette Pagé - Abonnée 15 avril 2016 10 h 25

    Le Devoir de débattre !

    Contrairement aux Français, les Québécois ont horreur de débattre ! Delà l'intérêt de ces rencontres à la Place de la République. Vouloir changer le monde pour un monde meilleur, n'est-ce pas là un objectif louable. Pourtant tant de jeunes au lieu de participer à ce changement préfèrent être prisonnier de leurs bidules informatiques. De quoi désespérer de la relève !

    Toujours dans cette veine de la détestation de débattre, il s'impose de signaler cette émission spéciale à TV-5 Monde de 90 minutes du PM interrogé par des électeurs avec des animateurs allumés.

    Peut-on imaginer un instant le PM du Québec participant à une telle émission qui, sans flagornerie et sans questions préparées d'avance, répondrait aux préoccupations des citoyens. Nous sommes à des années lumière d'une telle rencontre.

    Pourtant, comment expliquer le fait que si le PM Trudeau était invité à une telle rencontre, il est raisonnable de penser qu'il dirait présent. Deux générations, deux mondes, deux conceptions de la communication et de la démocratie, deux conceptions de ce que veut dire Faire de la Politique Autrement.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 avril 2016 11 h 16

      Le devoir de débattre existe ici au Québec mais... bien au chaud.

      Québec, Sherbrooke, des lieux si loin (pour plusieurs), si tard (en soirée) et si conformistes.
      On peut voir en reprise sur le WEB...mais

      Allez débattre dans des patelins moins grands...et plus conviviaux.
      Le Québécois, en général, aime discuter...s'exprimer...mais il lui faut
      un atmosphère propice à ses épanchements...car c'est un frileux,
      qui a peur du regard des autres... complexé par ce regard.

      Merci m. Rioux pour cet excellent papier sur cet épiphénomène parisien...que j'aimerais bien retrouver ici...chez moi... au Québec.