Le gouvernement Marois au jour le jour

La seule description des journées de travail de Pauline Marois et des membres de son cabinet est essoufflante.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La seule description des journées de travail de Pauline Marois et des membres de son cabinet est essoufflante.

Dans une société démocratique, savoir comment se prennent les décisions qui façonneront notre quotidien devrait aller de soi. Or, cet univers, celui du fonctionnement concret du pouvoir exécutif, reste un mystère pour la majorité des citoyens.

En publiant Dans l’intimité du pouvoir, le journal politique qu’il a tenu pendant ses 20 mois de service auprès de Pauline Marois, dont il demeure un admirateur, Dominique Lebel lève un peu le voile sur ce monde presque secret. Directeur de cabinet adjoint de la première ministre de sa victoire du 4 septembre 2012 jusqu’à sa défaite du 7 avril 2014, Lebel n’a jamais cessé de colliger ses impressions dans de petits carnets.

Ce sont ces notes qui constituent la substance de son livre, « un récit personnel, intime, unique de la réalité du pouvoir ». Les passionnés de politique y trouveront pleinement leur compte. En France, les livres du genre sont légion. Ici, ils sont rarissimes, ce qui rend celui-ci encore plus précieux, malgré son style plutôt terne.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La seule description des journées de travail de Pauline Marois et des membres de son cabinet est essoufflante.

Militant péquiste depuis sa jeunesse, Lebel, aujourd’hui dans la jeune quarantaine, a le profil du conseiller politique contemporain. Diplômé en histoire et féru de la joute politique, il a oeuvré auprès de Jean Doré, de Pauline Marois et de Gilles Baril avant de faire carrière chez Groupe Cossette communication et de revenir dans l’entourage de Marois en 2012.

Lebel allie l’ambition du jeune entrepreneur à la réflexion du stratège politique. Même dans la fébrilité de son activité politique, il ressent toujours le besoin de fréquenter des oeuvres de qualité (il lit Emmanuel Carrère, Jean d’Ormesson, Salman Rushdie, Stendhal, Claude Morin et Jean-François Lisée, entre autres) et de méditer, en joggant ou devant un inspirant paysage rural ou urbain, sur son action. « Il y a maintenant plus d’un an que j’exerce cet étrange métier de conseiller auprès de la première ministre, et je ne réussis pas encore à considérer cela comme un métier normal », note-t-il en février 2014, alors qu’il retourne à Montréal en avion avec Mme Marois.

Portraits de ministres

Les lecteurs qui s’attendent à trouver des potins dans cet ouvrage seront déçus. Lebel n’écrit pas pour se défouler, mais par souci de consigner une expérience extraordinaire. Le Parti québécois (PQ), c’est sa famille, son clan. Aussi, il parle donc des têtes d’affiche du gouvernement Marois avec respect, même quand il se permet de les critiquer un peu.

Jean-François Lisée, écrit-il, est « une tête bien faite » et « une intelligence vive », mais « il a un esprit frondeur qui l’amène parfois à faire des bêtises ». Martine Ouellet est déterminée jusqu’à l’entêtement, ce qui fait qu’« il y a quelque chose d’à la fois exaspérant et attachant chez elle ». L’idéalisme de Réjean Hébert est stimulant, mais néglige « les contraintes du monde politique ».

Bernard Drainville est fonceur, mais ne brille pas par sa retenue. Véronique Hivon « semble manquer parfois de réflexes politiques », mais « fait de la politique comme on fait de la courtepointe » et sait convaincre avec patience et délicatesse. Il n’y a, au fond, qu’à l’égard du candidat aux « accents révolutionnaires » Pierre Céré que Lebel est sévère et, à mon avis, injuste. Sans sa gauche et livré aux seuls faiseurs d’images, dont fait partie Lebel, le PQ serait bien fade.

Les élus, dit-on parfois pour contrebalancer le mépris que certains leur réservent, travaillent fort. Le journal de Lebel confirme avec force que c’est certainement le cas de ceux qui accèdent au Conseil des ministres et de leur équipe. Lire ce livre enlèvera à tout flâneur le goût d’être premier ministre du Québec ou d’en conseiller un. La seule description des journées de travail de Pauline Marois et des membres de son cabinet est essoufflante.

Ces gens-là n’ont littéralement pas une minute à eux. Les députés et ministres multiplient les demandes, les gros entrepreneurs, auxquels le gouvernement prête de toute évidence une oreille plus qu’attentive, se tiennent en permanence dans l’antichambre du pouvoir, les déplacements sont incessants, les journées finissent tard et recommencent très tôt ; la cadence est infernale et les résultats bien incertains. Qu’est devenue, par exemple, la politique de souveraineté alimentaire présentée par le gouvernement Marois en mai 2013 ?

Le dilemme du PQ

Le journal de Lebel illustre aussi le phénomène de la concentration du pouvoir au cabinet du premier ministre. Même si Pauline Marois a pratiqué une direction plus collégiale que celle d’autres premiers ministres (Stephen Harper, par exemple), bien des élus de son parti — Lisée, notamment — n’appréciaient pas « l’attitude trop directive » de son cabinet dans certains dossiers. « La rapidité des décisions à prendre fait qu’on finit par ne consulter que peu de gens », convient Lebel à regret.

La dernière partie du livre couvre la campagne électorale de 2014, déclenchée le 5 mars. En janvier et en février, le PQ, selon les sondages, avait le vent dans les voiles et se dirigeait vers un gouvernement majoritaire. La charte des valeurs, notamment, le portait. Que s’est-il passé pour que ce bel élan se brise ? La chute coïncide avec l’arrivée de Pierre Karl Péladeau dans la campagne, qui a permis au Parti libéral d’imposer le thème référendaire.

Quelles leçons le PQ actuel doit-il en tirer ? Lebel, retourné dans le secteur privé depuis, ne se prononce pas, sinon pour souligner, de façon nébuleuse, que « le Parti québécois n’a jamais pris la mesure des conséquences de la défaite référendaire de 1995 » et n’a pas brillé par son art du compromis lors de son dernier passage au pouvoir.

Trop souverainiste, le PQ fait peur et perd. Pas assez souverainiste, « ce parti n’a plus sa raison d’être », écrit Lebel, surtout, ajouterai-je, s’il devient une deuxième CAQ en délaissant son esprit social-démocrate. C’est la quadrature du cercle. Pendant ce temps, le Parti libéral, malgré un bilan calamiteux, reste au pouvoir.

L’auteur sera au stand 227 du Salon international du livre de Québec le 16 avril.

« Dans la voiture, en me rendant à l’Arsenal, je me dis que la politique est une forme de contrition permanente. Il faut résister à la tentation de se faire plaisir. C’est l’art de la retenue. Celle qui permet, au moment opportun, de trouver la voie de passage, le bon ton, la solution qui paraîtra aller de soi.

Robert Dutrisac du
Devoir me demande pourquoi ne pas avoir clairement dit qu’il n’y aurait pas de référendum durant le prochain mandat. Je ne sais pas quoi lui répondre. Parce qu’on ne le pouvait pas. Parce que c’est le Parti québécois. Parce que ce parti n’a plus sa raison d’être s’il s’enlève lui-même la capacité, même théorique, de commander un référendum. »
 
Extraits tirés de « Dans l’intimité du pouvoir »

Dans l’intimité du pouvoir. Journal politique, 2012-2014

Dominique Lebel, Boréal, Montréal, 2016, 440 pages

5 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 avril 2016 08 h 37

    C'est la faute à PKP

    "La chute coïncide avec l’arrivée de Pierre Karl Péladeau dans la campagne, qui a permis au Parti libéral d’imposer le thème référendaire."

    En prenant en considération la compétence exceptionnelle de Mme Marois (qui a été titulaire de tous les grands ministères), d'une brochette de candidats péquistes qui rivalisait avec celle de la Révolution tranquille, j'ai l'intime conviction que la défaite du PQ s'explique par l'incompétence de sa garde rapprochée.

    Comment par exemple, le PQ n'a pas su répliquer à la prétention du PLQ d'être un bon gestionnaire de l'État alors que les données de croissance économique du Québec et du solde de sa balance commerciale sur 20 ans prouvent exactement le contraire.

    Comment le PQ a pu laisser la CAQ et le PLQ se dire protecteurs du peuple contre le danger d'un référendum alors qu'il n'y a rien de plus démocratique qu'une consultation référendaire?

    Incompétence, incompétence, et incompétence de cette garde rapprochée: voilà les trois raisons de la défaite péquiste.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 17 avril 2016 14 h 12

      Oui, cette garde rapprochée qui travaillait dans l'ombre ont étéde vrais étouffoirs.

  • J-Paul Thivierge - Abonné 16 avril 2016 09 h 34

    Vivre dans une bulle

    J'estime que certains politiciens vivent trop hors de la réalité. On peut bien comprendre qu'il faut s'en détacher pour ne pas trop faire d'insomnie mais il semble bien que les conseillers politiques et l'entourage immédiat de la première ministre ou d'autres ministres portant des dossiers importants empêchent ces décideurs de sentir adéquatement l'air ambiant. Ainsi, donc Mme Pauline Marois a vécu dans une bulle assez opaque et irréelle vers la fin 2013 et en débat 2014 soit les 6 mois précédent la triste cinglante défaite d'avril 2014.
    On a pu constater que les électeurs ont confirmer qu'ils ne voulaient pas d'élection à seulement 18 mois de l'élection de ce gouvernement surtout que le PQ avait introduit une loi pour des élections à date fixe. Des négociations et des aménagements auraient pu être convenus pour éviter la prise de pouvoir pour 54 mois du gouvernement médicalocratique du PLQ qui met présentement en place une variétés de mesures dont le gouvernement de P Couillard n'a jamais parlé durant la campagne de 2014.
    Ainsi donc les décideurs au pouvoir vivent dans leur bulle avec leurs conseillers et le caucus qui les empêchent de sentir la réalité de l'opinion populaire. Certains conseillers devraient obligatoirement faire rapport de la réalité aux décideurs pour éviter des erreurs décisionnelles. Les député-e-s du caucus évitent souvent de révéler la réalité pour ne pas déplaire à leur parti.

  • Pierre Bernier - Abonné 16 avril 2016 09 h 49

    Contrainte du réel ?

    Participer à l’exercice de la gouverne dans une société moderne et complexe n’est certainement pas un métier ordinaire, ni simple.

    La première compétence exigée n’est-elle pas de savoir ‘faire avec’ (dealing with) la complexité; ne pas ambitionner "la maîtriser" ?

  • Jean-François Trottier - Abonné 17 avril 2016 11 h 14

    Pourquoi 2014 ? Parce que 2012!

    En 2012 les Libéraux savaent parfaitement qu'ils se dirigeaient vers une défaite. L'élection qui devait suivre serait pour eux l'occasion de connaître le vrai fond de leur électorat immuable. Ce qu'ils ont vraiment découvert, c'est que leur organisation de terrain dépasse les autres par des milliers de kilomètres. Ils ont aussi pu mesurer la puissance de leur caisse occulte, énorme, rebondie. Ce sont les dollars cachés qui font sortir le vote. Faux bénévoles, essence sur le bras, petits cadeaux... C'est facile, rapide et totalement impossible à retracer.

    Pour se préparer à la suite de l'élection, ils ont tout d'abord piégé le futur gouvernement en plaçant des chausses-trappes un peu partout.

    Les cachettes dans les budgets, les déplacements de fonds, Marceau n'a jamais pu finir de découvrir des surprises dans tous les racoins. Des sommes déjà dépensées mais pas encore comptabilisées, des dettes qui traînent...
    Les Libéraux ont pu dès le début le taxer d'amateurisme. On aurait dû voir surtout leur côté retors.

    Le petit côté maniaques qu'ils ont insufflé aux inspecteurs de la langue, qui soudain sont devenus tracassiers comme dix. Le pastagate est un cadeau des Libéraux. Le gouvernement Marois s'est retrouvé avec une patate chaude cuite avec "amour" à son intention.

    C'était suffisant pour placer le gouvernement en position de défense. Les Libéraux s'y préparaient depuis au moins 10 mois, sinon plus. Peut-être depuis les débuts de la commission Charbonneau.

    Puis, la charte, mal pilotée, aux intentions discriminatoires.
    Il y a bonne et mauvaise discrimination. Celle-là était mauvaise.
    Même si elle a courtisé la partie de l'électorat le plus frileuse, elle a surtout dressé l'autre électorat, le plus frileux certainement, la fausse minorité anglophone qui aime tant se croire persécutée. Il n'y a pas eu plus grande erreur politique depuis très longtemps!

    Maintenant, les Libéraux sont là pour... chaque jour est de trop.