Le blues du printemps

La dépression saisonnière s’expliquerait par un déficit de luminosité coutumière des latitudes nordiques. Manque de lux, les trois quarts des personnes atteintes sont des femmes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La dépression saisonnière s’expliquerait par un déficit de luminosité coutumière des latitudes nordiques. Manque de lux, les trois quarts des personnes atteintes sont des femmes.

Depuis quelques années, avec chaque printemps, les idées noires reviennent comme une nuée de corbeaux qui assombrissent le ciel. C’est le SAD (seasonal affective disorder) ou le TAS (trouble affectif saisonnier). De la fin février à la fin avril, mes piles se vident, je perds le sourire, le moral plombé, un long tunnel sans lumière où je m’enfonce. L’hiver de force — comme disait Réjean Ducharme — m’a eue. Et bonjour tristesse.

J’ai pourtant tout fait selon les règles de l’art cette année ; dès novembre, la luminothérapie à 10 000 lux tous les jours, les marches au soleil le midi sans verres fumés, le voyage de yoga dans le Sud en février, la vitamine D, l’exercice quotidien. Quoi qu’il en soit, le loup-garou m’a terrassée.

Je longe les murs depuis des semaines, j’ouvre l’oeil péniblement le matin, je renoue avec la misanthropie, j’éteins la télé pour ne pas songer au suicide collectif. Je suis négative, je sais, même les humoristes ne me font pas rire. Sayonara ma guedaille.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La dépression saisonnière s’expliquerait par un déficit de luminosité coutumière des latitudes nordiques. Manque de lux, les trois quarts des personnes atteintes sont des femmes.

J’en suis à l’étape psy (enjouée), musique classique pacificatrice, livres de psycho-pop qui me tombent sous la main (c’est l’avantage d’être journaliste) et consultation compulsive de MétéoMédia. Mon entourage essaie de m’encourager, une véritable équipe de cheerleaders en Kanuk : « Ça s’en vient ! 17 °C dimanche ! On change les pneus d’hiver ! » De toute façon, j’ai lu que la température idéale pour être de bonne humeur est de 22 °C.

Le problème avec le mercure, c’est qu’il remonte trop peu, trop tard. Ça ressemble au verre d’eau qu’on apporte au boxeur K.-O. à la fin d’un match. Juste bon pour te saucer les gencives alors que tu aurais besoin d’une piscine pour te ressusciter. Et le hic avec les hoquets de l’âme (ou de luminosité), c’est que ça ne saigne pas. Tu es semblable au boxeur, mais personne ne sait que tu livres un match — souvent nul — entre tes humeurs et la saison la plus longue du monde, d’ici jusqu’à l’Alaska.

Fièvre du printemps

Je sais, on parle souvent de la fièvre du printemps comme d’un regain d’énergie vitale et sexuelle, de rinçage de moteur et d’excès de vitesse. Certains ont les hormones dans le tapis. Mais d’autres sont emportés par la fièvre.

On se demande souvent pourquoi il y a davantage de suicides au printemps. Les hypothèses foisonnent. Je n’ai pas eu besoin d’en lire beaucoup pour comprendre le ras-le-bol de mon père un 13 avril.

À la moindre occasion, notre cerveau est prêt à basculer dans le négatif pour nous aider à survivre

Treize ans cette année qu’il a coupé la branche, par un dimanche des Rameaux. Treize années que je sympathise avec sa douleur que même les antidépresseurs n’ont pu endiguer. Allez savoir, ils l’ont peut-être même exacerbée, cela fait partie des effets secondaires suspectés de longue date pour le Prozac.

« Les Allemands parlent de Frühjahrsmüdigkeit [fatigue du printemps], qui se caractérise par un manque d’énergie, une fatigue, une sensibilité au changement de temps, des vertiges, une irritabilité, des maux de tête et des douleurs articulaires », explique le neuropsychiatre John R. Sharp dans Apprivoisez votre cycle émotionnel. Les Russes, eux, disent que tout ce qui va mal ne peut qu’empirer au printemps. L’âme slave en connaît un rayon sur la mélancolie.

Quant aux suicides, ils s’expliqueraient par l’écart entre les attentes et la réalité. Le soleil et les beaux jours peuvent tout simplement jeter une lumière trop crue sur le désespoir. Le Dr Sharp cite une professeure de psychologie à l’Université d’Alaska, qui soutient que le surcroît d’énergie ressenti au printemps pourrait donner aux suicidaires la force nécessaire de passer à l’acte. Pas jojo.

La dépression, c’est le novembre de l’âme, le décembre du désir

The Globe and Mail rapportait récemment la théorie d’un professeur en psychiatrie de l’Université de médecine du Maryland, qui établissait un lien entre pollen et suicide. Il faudra malheureusement attendre quelques semaines au Québec, le temps que les pommetiers fleurissent, pour vérifier le bien-fondé de cette assertion.

Pour en revenir au trouble affectif saisonnier, il atteindrait 18 % des gens au Canada selon le site Passeportsanté.net (10 % aux Pays-Bas, 20 % en Irlande), à des degrés plus ou moins invalidants. Ce sont surtout les femmes, de 70 à 80 %, qui sont touchées par ce dérèglement de sérotonine et de mélatonine, un déséquilibre hormonal supplémentaire dans leur montagne russe interne.

Paradis mental

J’essaie de reprogrammer mes deux hémisphères tout doucement, je lis avidement Le cerveau du bonheur du neuropsychologue Rick Hanson. Ça demande de l’entraînement, chausser des lunettes roses, un peu comme un jogging des neurones. Et nous sommes formatés neurologiquement pour percevoir les stimuli négatifs plus rapidement et nous en souvenir longtemps.

Mécanisme de survie, tout simplement. Je pratique donc la « plasticité neuronale auto-induite » et prolonge mentalement chaque expérience de plaisir, chaque rayon de soleil, chaque percée dans les nuages. Aucune idée si ça fonctionne, mais ça ne peut pas nuire. Le 1er mai, tout devrait se replacer.

Mais comme solution absolument efficace, il y a celle avancée par le NPD, qui songe à annexer une 11e province au Canada, soit les îles Turques-et-Caïques, histoire de garder chez nous l’argent des voyageurs qui désertent chaque hiver plein Sud. Que voilà une idée lumineuse ! Enfin un programme politique avec un horizon qui me sourit, surtout s’il est remboursé par l’assurance maladie ou les intérêts de ce paradis fiscal.

Tous les dépressifs saisonniers vont pouvoir quitter le Canada (le cinquième de la population) pour aller recharger leurs piles défectueuses dans les Caraïbes. De l’énergie propre, du solaire, rien que du renouvelable.

Question : le pipeline Énergie Est se rendra-t-il jusque-là dans vos projets ? Justin Trudeau aurait besoin des plans tout de suite.

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Aimé le petit livre dans la collection « Que sais-je ? » sur La dépression, de Pascal-Henri Keller, psychologue et psychanalyste. Un survol très fouillé de la « mélancolie » citée dans la Grèce ancienne jusqu’à la dépression médicamentée d’aujourd’hui. On ne sait toujours pas quelle en est la cause scientifiquement, et M. Keller nous éclaire quant aux différentes pistes ainsi que sur les multiples traitements d’une maladie en plein essor. « Du point de vue financier, la dépression apparaît comme un marché en pleine croissance. Du point de vue scientifique en revanche, les avancées sont maigres, et le débat se poursuit entre ceux qui souhaitent développer la médicalisation et ceux qui veulent la freiner. » Modéré et utile.

Trouvé dans Apprivoisez votre cycle émotionnel (Poche Marabout), du neuropsychiatre John R. Sharp, un segment sur le TAS (trouble affectif saisonnier) dans le chapitre sur l’ombre et la lumière. « Une belle journée d’été apporte 100 000 lux (mesure de l’intensité lumineuse), un éclairage standard, 50 à 100 lux, une lampe de luminothérapie, 10 000 lux. » Un ouvrage unique qui a la particularité de s’intéresser à l’effet des cycles saisonniers sur notre humeur. Certains individus se montrent plus sensibles que d’autres aux changements météorologiques, mais tous sont affectés sur le plan biologique par les variations du climat. Naissances, décès et suicides ont tendance à suivre des schémas cycliques et saisonniers. L’auteur propose de nous attarder à notre calendrier émotionnel en fonction des saisons et des éléments.

Entamé Le cerveau du bonheur du neuropsychologue Rick Hanson (Le cerveau de Bouddha, Le pouvoir des petits riens). J’ai décidé d’appliquer le programme de 21 jours « pour se faire du bien » proposé à la toute fin. Tourner son esprit vers les expériences positives demande de l’entraînement et un déconditionnement. Agir sur la qualité de ses pensées peut devenir une seconde nature. « Le cerveau prend la forme de l’objet sur lequel l’esprit se porte. Si vous persistez à porter votre esprit sur l’autocritique, l’inquiétude, le ressentiment, les blessures, le stress, votre cerveau sera de plus en plus façonné par la réactivité, l’anxiété et l’humeur dépressive, plus focalisé sur les menaces et les pertes, plus enclin à la colère, à la tristesse et à la culpabilité. » Je l’ai conseillé à ma psy joviale pour ses clients !

400 définitions du bonheur

En vue d’un documentaire d’une heure, Julien Peron a parcouru les quatre coins du monde pour répondre à la question : « C’est quoi le bonheur pour vous ? » Sept milliards d’humains, sept milliards de réponses, mais pour l’instant, 400 sont publiées sur le site collaboratif. Des gens, connus ou pas, répondent à la question en deux minutes ou en plus d’une heure. J’ai passé 54 minutes très enrichissantes en compagnie du Dr Henri Joyeux, qui porte si bien son nom, un homme que j’apprécie énormément pour toutes ses prises de position par rapport à la médecine et à l’alimentation. On y trouve des témoignages du Dr Thierry Janssen, du psychothérapeute Thomas d’Ansembourg (Cessez d’être gentil, soyez vrai !), Tal-Ben-Shahar (spécialisé en psychologie positive), des gens qui ont réfléchi à la question et se sont portés volontaires pour partager leur vision de ce chemin qui n’est pas donné à tous.
6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 15 avril 2016 03 h 15

    Bonne semaine

    Que je connais cet état mental n'est-ce pas le propre de notre pays, il ne faut pas s'en exiger plus que nous en sommes capables,d'en prendre disait mon pere, un jour quelqu'un m'a dit il faut faire comme les animaux, il faut hiverner, et, oui, hiverner, notre biologie le sait,c'est nous qui ne le savons pas, les saisons sont faites pour être respectées et aimées, voila ce que j'ai appris de mon pere, une autre chose importante ce sont les deuils, ils ont pour effets de nous renvoyer a notre propre finalité, il faut les ranger dans une petite boite a part

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 15 avril 2016 08 h 30

    Une pensée pour les réserves autochtones...

    Ou il y a au printemps autant de tentatives de suicide qu'il y a de feuilles qui tombent à l'automne.

    Et une pensée pour Dédé qui s'est enlevé la vie un 8 mai.

    Bravo pour votre texte touchant.

  • Huguette Proulx - Abonnée 15 avril 2016 11 h 25

    Une question de lumière, vraiment?

    Merci d'avoir mis en lumière cet état bien réel de "blues" avec l'arrivée de chaque printemps, alors qu'on ne le mentionne bien souvent que lors de l'arrivée de l'automne et du solstice d'hiver. Pourtant, il y manque un élément causal qui, je le crois, mérite d'être mentionné.

    Tout d'abord le fait que l'automne marque le début de tout: reprise des activités culturelles, artistiques, sportives, sociales etc., ce qui signifie regain d'activités au travail, études, etc. Bref, adrénaline et enthousiasme!

    Et le printemps, c'est la fin de tout: tout s'arrête; même les téléséries se terminent en avril, c'est tout dire! À croire que l'arrivée du soleil au Québec EST le bonheur, la béatitude assurée à lui seul! Dès lors, bienvenue évasion, voyages et festivals...et malheur à celui qui ne se peut plus d'enthousiasme ou qui ne se prévaut pas de ces délices! Ne lui reste qu'attente, désoeuvrement ou, au pire, grande déprime ... jusqu'en septembre !

  • Lorraine Couture - Inscrite 15 avril 2016 12 h 27

    Le monde ne propose plus qu'un silence de mort

    D’après moi, la dépression advient afin de nous faire prendre conscience de notre propre mort.

    La Chimère fige notre corps, fracture notre âme et nous prive d’un rendez-vous essentiel avec le souffle de notre être.

    L’humeur noire témoigne de cet « autre » qui cherche à se dire en soi.

    Quand une lave de paroles alimente un bouillant monologue intérieur d’où ne s’écoule rien de singulier, rien de transcendant, nous vivons une autre histoire que la nôtre.

    Lorsque le masque s’effrite, il faut le laisser tomber en lambeaux comme des peaux mortes.

    Il faut consentir à éprouver cette faim inapaisable au creux du ventre, accueillir et innocenter cette fatalité tout en gardant les yeux rivés sur la sortie d’urgence.

    Ces heures amères marquent le temps de faire un choix. La vie ou la mort ?

    Aujourd’hui, n’espérons plus aucune formule libératrice susceptible de nous ouvrir les arcanes du septième ciel ou de Dieu.

    Uniquement de rares vocables déchiffrables propres à répondre aux interrogations cardinales de l’âme énoncées à l’infini depuis l’aurore du monde : « Qui étions-nous ? Où étions-nous ? Où avons-nous été jetés ? Vers où nous hâtons-nous ? ».

  • André Ostiguy - Inscrit 16 avril 2016 07 h 27

    La déprime printanière.

    J'en suis, chaque année ça revient. J'avais lu il y a quelques années les résultats d'une recherche qui illustrait la différence entre nous et, par exemple, les Islandais qui eux vivent sans lumière pendant plusieurs semaines. Les Islandais ne vivraient pas de déprime saisonnière. L'étude démontrait tout de même que les Islandais venant vivre ici montraient eux aussi des signes de la dite déprime assez rapidement. J'observe aussi de façon très empirique qu'il y a toujours un grand nombre de décès entre janvier et mai. Peut - être qu'y en tout autant le reste de l'année mais que je le remarque moins.