Le pire dans le blanc des yeux

Lundi soir, je suis allée revoir à la Cinémathèque Une journée particulière d’Ettore Scola, grand cinéaste italien disparu en janvier dernier. Coproduit au Québec en 1977, ce film, restauré depuis peu à Bologne, faisait son entrée dans le catalogue d’Éléphant ClassiQ. Une chronique romaine quelque peu d’ici.

Au début du film, des images documentaires ressuscitent la venue du führer dans la Ville Éternelle devant l’accueil de Mussolini et d’une population en liesse ; d’où ces scènes de soldats défilant au pas de l’oie devant le vieux Colisée. « Viva il fascismo ! » Des cris. La fête.

Il est toujours fascinant d’observer après coup les images d’événements historiques qui ont mal tourné. Nous connaissons la suite. Pas ceux qui sont filmés. On aimerait les prévenir — vous faites fausse route, arrêtez ! Comment remonter le temps ?

Ces fascistes ont des mines de djihadistes : même foi aveugle, mêmes regards de zombies fonçant vers le précipice. L’histoire se tue à répéter que le fanatisme politique ou religieux mène aux pires catastrophes. Du passé, nul ne retient grand-chose. Mais s’il fallait d’abord voir le pire sans détourner les yeux.

À glacer le sang !

Ces réflexions reviennent nous hanter devant un documentaire coup-de-poing lancé la semaine prochaine à Vues d’Afrique. Salafistes de François Margolin et Lemine Ould M. Salem, avec interviews des bonzes d’al-Qaïda, Mokhtar Belmokhtar et autres pieux défenseurs de la charia, est à glacer le sang ! Et que je respire par le nez. Et que je regarde quand même… Tout voir, c’est mieux comprendre.

Le film a créé une polémique en France. Rares sont là-bas les documentaires interdits aux moins de 18 ans. Celui-là a subi ce couperet le 27 janvier dernier. Claude Lanzmann, le cinéaste de Shoah, y vit une censure honteuse, par lui condamnée vertement sur le site du Monde. D’autres, à l’inverse, dénoncent une oeuvre sans point de vue et sans réflexion, en reprochant aux auteurs d’avoir tendu le micro à des terroristes.

Voici le spectateur placé seul devant des images d’une violence atroce et les discours qui les avalisent, sur fond de musiques de blues et de complaintes africaines.

Remarquez ! Sur la Toile également, tout est montré. Aux infos aussi. Ce documentaire, pour spectateurs avisés, renvoie à tant de violence quotidienne exposée. Alors, se voiler la face…

Sans voix hors champ, donc sans filtre, ce qui trouble, Salafistes donne la parole à des chefs de guerre, d’al-Qaïda, de Boko Haram, à des théoriciens djihadistes, à des petits boss des bécosses en tuniques, portant ou non turbans ou barbes au henné, qui discutent le bout de gras des mérites de la charia et de l’avènement de l’islamisme planétaire. « On est prêts à multiplier le 11-Septembre par dix », assure un chef de guerre à la mine patibulaire.

Capteur de cauchemars

Au pare-brise de la camionnette d’un tireur ; un capteur de rêves amérindien se balance en grigri cauchemardesque…

Voici le « boys club » décliné à tous les âges. Nulle femme à bord, sinon pour rajuster des voiles ou protester en ronchonnant. Place au règne du patriarcat religieux dans ses zones les plus noires, tissées de misogynie, d’homophobie, de haine de la culture et du plaisir.

Salafistes fut tourné au Mali, en Irak, en Algérie, en Tunisie et en Mauritanie entre 2012 et 2015. Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien, avait pu circuler avec sa petite caméra à Tombouctou et Gao entre autres, sous escorte islamique, captant des flagellations, des lapidations et autres gracieusetés au nom de cette charia, qui eut longtemps force de loi au nord du Mali. La scène de l’exécution d’un berger touareg inspira Timbuktu au cinéaste Abderrahmane Sissako, un temps associé à ce documentaire.

Ajoutez des images déjà diffusées à la télé ou sur les réseaux sociaux entrelardées aux entretiens : prédécapitation d’otages, meurtres par fusillade, vidéos de propagande djihadiste. Le plein d’horreur. Taratata !

Chose certaine, le procès d’intention fait aux cinéastes par certains de livrer eux-mêmes à travers Salafistes une oeuvre de propagande djihadiste ne tient pas la route. Ils offrent un bain de violence et de fanatisme au spectateur jusqu’à la nausée. Pari tenu !

Le pire, c’est que cette idéologie fondamentaliste débridée a poussé aussi sur les errances de l’Occident : les bombardements en Irak, l’arrogance impérialiste américaine, les ravages de la colonisation européenne. Nier cela serait se mentir aussi.

Reste à tout voir, à tout décoder, pour mieux se défendre, pour prévenir, pour éviter de reproduire les erreurs du passé, dans ce monde qui n’apprend pas.

Nazis, djihadistes : même combat pour dominer, pour asservir la pensée, pour épurer le sang, pour sacrifier la tête qui crie hep ! Salafistes fait mal aux yeux. Connais ton ennemi, dit-on. Ce dernier carbure depuis toujours à l’Intolérance et au pouvoir aveugle, tapi dans l’ombre ici comme là-bas. L’époque commande de le regarder dans le blanc des yeux. Au fait, avons-nous vraiment le choix ?

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