La punition

Par opposition au Parti québécois, qui a la réputation de dévorer ses chefs, le Nouveau Parti démocratique avait toujours manifesté la plus grande indulgence, même envers ceux dont la performance était très moyenne, pour ne pas dire médiocre.

Il est évident que Thomas Mulcair a fait une mauvaise campagne l’automne dernier et que les résultats ont été plus que décevants, compte tenu des espoirs qu’avait fait naître la vague orange de mai 2011, même si l’élection de 44 députés le 19 octobre constitue la deuxième performance de l’histoire du parti dans un scrutin fédéral.

En 2000, sous la férule d’Alexa McDonough, il n’en avait remporté que 13. Cela avait été encore pire en 1993, alors qu’Audrey McLaughlin était chef : seulement 9 sièges. En 1988, même le vénéré Ed Broadbent n’avait pu faire mieux que 43 sièges. Aucun de ces « perdants » n’a pourtant dû subir un sort aussi cruel que celui que les délégués ont réservé à M. Mulcair dimanche à Edmonton.

Pourtant, aucun de ses prédécesseurs, même Jack Layton, n’avait offert une performance aussi spectaculaire et efficace à la Chambre des communes que celle de M. Mulcair durant le Duffygate, quand il a réussi à maintenir Stephen Harper dans les câbles pendant plusieurs semaines.

On peut difficilement lui reprocher d’avoir pris une journée de congé au lendemain de cette humiliation. Il est même étonnant qu’il se soit porté volontaire pour assurer l’intérim durant deux longues années qui s’annoncent pénibles. Même après avoir reçu l’appui de trois délégués sur quatre au congrès péquiste de juin 2005, Bernard Landry avait démissionné sur-le-champ.

Cette gifle est certainement très difficile à avaler pour un homme aussi orgueilleux. Certes, des hommes aussi différents que Joe Clark, Stéphane Dion ou Claude Ryan, qui rêvaient aussi d’être premier ministre, ont réussi à surmonter leur déception et connu une belle carrière par la suite, mais on imagine mal M. Mulcair les imiter.

 

En réalité, le NPD n’est peut-être pas différent du PQ dans sa façon de traiter ses chefs. En 1970, René Lévesque n’avait réussi à faire élire que 7 députés sur un total de 108. En 1973, 6 sur 110. Dans les deux cas, M. Lévesqueavait lui-même subi la défaite dans sa circonscription. Personne n’a pourtant réclamé son départ. En 1989, le PQ a subi une autre raclée sous la direction de Jacques Parizeau. Là encore, on ne lui en a pas tenu rigueur.

En revanche, Pierre Marc Johnson n’a pas survécu deux ans à la défaite de 1985, pourtant bien plus honorable que celles de 1970 et 1973. En 2007, il a fallu à peine deux mois pour forcer André Boisclair à partir. Même Lucien Bouchard, pourtant premier ministre et héros du référendum, a fini par trouver la vie au PQ si insupportable qu’il a démissionné en milieu de mandat.

La différence est que les militants péquistes avaient pleine confiance dans la détermination de Lévesque à réaliser la souveraineté, malgré le virage étapiste de 1974. C’est seulement avec le « beau risque » de 1984 que le doute s’est installé. Même si le programme que Parizeau avait fait adopter en 1988 ne prévoyait plus que des référendums sur des rapatriements de pouvoirs, on n’y avait qu’un repli stratégique temporaire.

Le péché mortel de Pierre Marc Johnson n’avait pas été de perdre l’élection, mais d’abandonner la souveraineté au profit de l’« affirmation nationale ». On reprochait plutôt à André Boisclair une inclination vers la droite. Dans le cas de Lucien Bouchard, on en était arrivé à douter aussi bien de sa foi souverainiste que de son attachement à la social-démocratie.

 

Le député de la circonscription ontarienne de Timmins-Baie James, Charles Angus, estime que M. Mulcair aurait eu intérêt à passer plus de temps sur le plancher du congrès à amadouer les délégués, mais l’ampleur du rejet donne l’impression que le problème était beaucoup plus profond.

Non seulement il a payé pour la cuisante défaite d’octobre, mais on l’a également puni pour avoir vendu l’âme du NPD en lui imposant le recentrage qu’il jugeait nécessaire pour gagner l’élection. La déroute aurait peut-être été plus acceptable si les militants néodémocrates avaient au moins l’impression de s’être battus pour leurs principes.

M. Mulcair a fait la même douloureuse expérience que les chefs du PQ, perpétuellement écartelés entre les impératifs électoraux, qui imposent certains compromis idéologiques, et le rêve des militants, qui les acceptent mal. De toute évidence, le dosage n’était pas le bon, aussi bien aux yeux de l’électorat que de la base néodémocrate, mais cela s’apparentait à la quadrature du cercle, que le virage à gauche opéré par Justin Trudeau rendra encore plus difficile à résoudre.

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