L’obligé et l’obligeante

Je suis allé repêcher un petit texte que j’aime beaucoup. Paru dans L’envers du décor, publication maison du Théâtre du Nouveau Monde dans les années 1960-1970, il s’intitule « Une certaine obligation d’être Marcel Dubé ». Albert Millaire en signe la rédaction, à titre de metteur en scène de cette nouvelle version de Bilan que la maison met à l’affiche à l’automne 1968.

J’aime le titre de cet article, qui renvoie à l’importance culturelle qu’a eue Dubé, à cette espèce de double charge qu’il portait alors depuis une quinzaine d’années. D’abord, celle de produire, d’écrire en masse, notamment pour nourrir la toute jeune boîte à images ; on peut rappeler que plusieurs de ses pièces, dont Un simple soldat, ont d’abord été des téléthéâtres. Second poids, celui d’incarner une figure qui nous faisait cruellement défaut comme société.

Il y avait bien eu Gratien Gélinas, l’homme de théâtre complet, l’acteur, le revuiste. Tout importante et immensément populaire qu’elle fut, sa pièce maîtresse, Tit-Coq, demeure sur le plan de la forme et du ton un mélodrame. Marcel Dubé, c’était l’écrivain dramatique, l’homme de lettres formé à l’université. Le vil mélo, très peu pour lui : il visait la tragédie, « un acte de foi », a-t-il écrit. Le trône qu’il occupa, celui de l’auteur national, fut-il un fardeau ?

Millaire use de formules frappantes pour décrire l’écriture de l’auteur qu’il monte, un « capricorne aux mains moites, témoin gênant de son monde. » Dans sa petite rétrospective, il avance : « Il parlera mal sur scène et cela deviendra agaçant pour plusieurs. Voici qu’on entend en groupe des mots et des discours qu’on réservait strictement jusqu’ici aux engueulades du petit déjeuner. […] On sera en réaction contre ce réalisme, ce quotidien qui choque. » Au moment où ces mots paraissent, on venait de reprendre exactement les mêmes arguments à l’égard du jeune auteur qui faisait sacrer des madames sur scène. En cet automne de 1968, on reprenait Bilan, alors que le trône changeait de main, inexorablement.

Je viens de me repasser Les beaux dimanches, la version filmée par Richard Martin en 1974. Juste pour réentendre Jean Duceppe confier à Yves Létourneau « J’vas te faire une confession, doc : chus pas un gars tellement heureux ». Ça me chavire encore.

La femme de Loth

Nous occupions, ma chère et tendre ainsi que moi-même, des places si excentrées dans la salle que nous ne la voyions que de profil, alors qu’elle faisait face au public. Du moins est-ce ainsi que s’est gravée dans mon souvenir la performance de Rita Lafontaine reprenant encore une fois le personnage de Nana, maman à peine voilée de Michel Tremblay, dans Le paradis à la fin de vos jours. C’était au Rideau Vert, en 2008, quarante ans pile-poil après Les belles-soeurs.

Relatant une anecdote dont l’héroïne se figeait, ébahie, devant je ne sais plus quelle vision, la narratrice tente de se rappeler cette figure biblique métamorphosée en statue de sel. « Voyons… c’est la femme de… chose, là ? » Est-ce Nana ou Rita que de nombreux spectateurs essayent alors d’aider en criant, de la salle : « Loth ! C’est la femme de Loth ! » ? Nous nous regardâmes, Tendre Moitié et moi, mi-choqués mi-moqueurs.

Plus tard, Nana évoque le titre d’un vieux radiofeuilleton des années 1950 ; un bon tiers de la salle soupire bruyamment, attendrie par cette réminiscence qui la ramène loin en arrière. Encore une fois, cette entorse aux conventions culturelles liées au respect du quatrième mur et du silence attentif a fait sursauter les deux spectateurs dociles et fiers de l’être que nous étions.

Sur le trottoir, revenant sur notre propre réaction, nous nous trouvons médiocres.

On abuse, dans le langage, de cette idée de communion entre la scène et la salle alors qu’on peine à la reconnaître lorsqu’elle se produit. La générosité de Rita Lafontaine, son plaisir, sa chaleur, son obligeance à l’égard du public créaient cette possibilité.

Une pionnière du multi

Téléthéâtre, radiofeuilleton… Je m’en voudrais, au moment de terminer cette chronique nécrologique, de ne pas mentionner un autre triste décès survenu la semaine dernière. Le milieu de la recherche en théâtre est bien petit, et nous avons perdu une grande dame qui avait justement fait des échanges entre théâtre, radio et télévision son champ d’expertise. Pionnière, madame Renée Legris étudia le multimédia avant tout le monde. Elle aussi nous manquera.

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1 commentaire
  • Hélène Berthiaume - Abonnée 12 avril 2016 09 h 14

    Soulagement de mémoire qui nourrit le «Je me souviens»

    Merci de raviver, de votre façon, l'importance et la mémoire de ces personnes, piliers, parmi tant d'autres, de notre culture et de notre identité.
    Et merci de citer Madame Renée Legris, pour moi une inconnue qui prend vie au moment de sa mort.
    Il y a beaucoiup de travail à faire pour réveiller la fierté de ce que nous sommes via ceux qui nous ont précédés. Et vous y contribuez avec profondeur et patience infinie.
    Quel soulagement de pouvoir lire de tels articles via l'existence du Devoir: cela tient vivante l'espérance d'exister comme peuple, avec toutes notre richesse intellectuelle et culturelle.

    Hélène Berthiaume, abonnée.