Images d’un homme en mouvement

Le documentariste Guy Simoneau vient de réaliser Marcel Dubé : aimer, écrire, film-portrait du dramaturge. Et si l’auteur d’Au retour des oies blanches et d’Un simple soldat, qui fit vibrer le Québec durant tant d’années, n’avait pas dit, ni surtout écrit, son dernier mot ?

Qu’est devenu Marcel Dubé ? Où est l’ancien lion de la dramaturgie québécoise, celui qui, des années 50 jusqu’aux tumultueuses années 70, faisait la pluie et le beau temps sur les planches des théâtres comme au petit écran ? Qu’est devenu celui que la vague joualisante et l’arrivée de Tremblay aux Belles-Soeurs triomphantes a relégué à l’ombre comme une marée chasse l’autre ? Le Québec a-t-il encore une mémoire ? Ou, comme chantait Charlebois, y en aura-t-il toujours d’autres « plus jeunes, plus fous, pour faire danser les bougalous » ?

Il a 67 ans et il écrit toujours, Marcel Dubé. Un premier roman sur lequel il trime dur, précisant en entrevue apprendre sur le tas, essayant de se libérer des conventions théâtrales qui mettent à tout bout de champ le nez dans sa prose et qu’il doit chasser comme inopportunes. Dans un roman, les ruptures temporelles peuvent être abruptes et les descriptions peuvent venir prendre le relais des dialogues qu’il maîtrisait tant au théâtre. Alors il tâtonne et découvre. Elle est loin, l’année 1953, quand, jeune dramaturge fougueux, il écrivit Zone en trois jours, pièce qui allait le propulser dans les premières loges et rafler le prix de la meilleure pièce canadienne au Dominion Festival Drama. Près de quarante ans plus tard, son roman, une histoire d’une femme à la fin de la trentaine qui change de vie, lui aura pris trois ans à mettre au monde, si le livre atterrit en librairie comme prévu à l’automne.

Marcel Dubé est aussi le sujet du dernier documentaire de Guy Simoneau (cinéaste de Plusieurs tombent en amour et de Est-ce ainsi que les hommes vivent ?), lancé hier au cinéma de l’ONF. Un film qui nous fait rencontrer l’humain derrière l’homme d’écriture. Il s’intitule Marcel Dubé : aimer, écrire. Et on y verra le dramaturge armé de son stylo Bic, le compagnon de toujours (plus fiable et plus fidèle qu’ordinateurs et compagnie) dans les motels ou chez lui, raturant, hésitant, fignolant, revoyant la structure du roman avec son éditeur. On survolera surtout au fil du temps l’histoire d’une trajectoire, celle d’un homme qui arriva à point nommé à l’heure où les Compagnons de Saint-Laurent déclinaient, quand le Québec avait besoin de sang neuf. De Zone au Retour des oies blanches, du Temps des lilas au Simple soldat en passant par Les Beaux Dimanches, Dubé sera l’auteur prolifique, se multipliant tous azimuts. Au mitant des années 50, la télévision s’imposera. Elle voudra des dramatiques, recyclera les pièces en téléthéâtres avant que Dubé ne signe aussi des téléséries comme La Côte de sable et De 9 à 5.

Vies successives

 

Ce créateur si lancé fut aussi le noceur dispersé qui, un beau jour, s’aperçut qu’il n’était plus un vivant mais un viveur, partit deux jours à la campagne et y resta trois ans. « À vivre dans un milieu en effervescence vingt-quatre heures par jour, tu touches le vide », commente-t-il. Renouveau intérieur qui se joua sur fond tragique de la maladie de Crohn qui allait s’abattre sur lui et le clouer tant d’années au lit. Le film pourrait s’intituler « les vies successives de Marcel Dubé ».

Participer à un documentaire sur lui, et pourquoi pas ? Le dramaturge appréciait que Guy Simoneau saisisse ce côté vagabond qui est le sien, lui qui peut écrire n’importe où. Le cinéaste a compulsé les archives de la Bibliothèque nationale : quarante boîtes de manuscrits et de lettres, sans parler des archives audiovisuelles dont il a récupéré des images pour son film. On découvrira l’amour du dramaturge pour Francine, son infirmière du temps de sa longue maladie, qu’il épousa et à qui il écrivit force lettres touchantes ou drôles. En bref, le documentaire est un portrait de l’homme plus que de son oeuvre.

Il n’y sera pas question de l’enfance, éludée dans ce documentaire, ni à peine de cette éclipse qui fut celle d’un dramaturge qui défendait « le « français correct » contre l’invasion envahissante du joual et qui, au long des années 70 et 80, prêcha quasi dans le désert, tant la langue de la rue triomphait au théâtre dans l’attisée des ardeurs nationalistes. Guy Simoneau déclare avoir refusé de réaliser un film passéiste mais voulu coller au présent d’un homme toujours en devenir, en mouvement. « Si la dimension passéiste est trop présente, on se dit : "Coudonc, y est-tu mort ?"», estime le cinéaste.

L’usage du français international au théâtre québécois fut la bannière, la marque de commerce et le chemin de croix de Marcel Dubé. « J’étais influencé par Les Insolences du frère Untel, où il montrait les travers de la langue parlée », explique-t-il aujourd’hui. Le joual, Marcel Dubé ne crache pas dessus mais il s’érige contre son empire absolu et déplore qu’on l’ait glorifié au Québec, même sur les bancs d’école, comme si aucune autre approche de la langue n’avait plus droit de cité. « J’étais le seul à défendre la cause du français correct à la télé, se rappela-t-il. Un jour, on a cessé de m’inviter… »

Trop bourgeois, taxait-on le théâtre de Dubé, du temps où certaines belles-soeurs collaient des timbres en entonnant le monologue du maudit cul. « Il y a une différence entre une pièce bourgeoise et une pièce sur les bourgeois, proteste l’auteur des Beaux Dimanches. Je ne faisais pas l’apologie d’un milieu nanti mais montrais leurs ridicules, leurs failles. » S’il a délaissé peu à peu l’illustration de son faubourg à m’lasse natal au profit d’une certaine bourgeoisie, c’est, explique-t-il, en grande partie pour une question de langue, le français « correct » correspondant mieux à une classe sociale plus élevée, mais aussi parce qu’il a lui-même fréquenté d’autres milieux qui sont tranquillement devenus le sien. Mais l’universel se trouve aussi bien dans une tasse de thé qu’une canette de bière.

Du temps de ses triomphes, Marcel Dubé se rappelle que son public était captif. Les troupes de théâtre plus clairsemées, les canaux de télévision moins nombreux. Aujourd’hui, le choix s’est diversifié, le public, morcelé. Il va encore au théâtre, sans tout consommer, se laisse toucher par des pièces comme le brillant Passage de l’Indiana de Normand Chaurette. Ce Michel Tremblay à qui on l’a si longtemps opposé (il lève pourtant encore son chapeau à la rigueur de sa pièce À toi pour toujours, ta Marie-Lou) n’est pas sans lien de parenté avec lui. L’un et l’autre ont enregistré le cri du vaincu qui hurle. « Je ne parle pas des vaincus. Mais si je parle des vaincus, c’est pour les venger et les voir triompher », écrivait jadis Dubé dans une lettre au Devoir.

Il refuse l’étiquette de l’homme qui a cessé d’écrire, rappelant avoir quand même continué sur sa lancée après les années 70, à la suite de l’éclipse de sa maladie, pour le théâtre de L’Escale entre autres. Aujourd’hui, il reconnaît que sa pièce Le Réformiste était trop écrite, dans le grand style, prenant le contrepoint de la tendance joualisante qui décidément l’irritait.

Mais le théâtre n’est pas sorti de sa vie. Il se promet d’en écrire encore. Comme il se prépare aussi à réunir un recueil de nouvelles, rédigées au fil des ans, avec un récit inédit contemporain en prime. Et puis, bien sûr, reste ce roman à finir, dont il a rédigé la moitié seulement et qu’il aborde avec l’humilité du néophyte en se disant que l’acte d’écrire est un éternel recommencement.

Cette chronique a été publiée dans Le Devoir samedi le 15 février 1997.

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