Sous les bijoux perdus de l’antique Palmyre

L’antique citadelle de Palmyre, partiellement détruite par le groupe terroriste État islamique.
Photo: Martak Iconem DGAM Agence France-Presse L’antique citadelle de Palmyre, partiellement détruite par le groupe terroriste État islamique.

Après que le groupe armé État islamique a été bouté hors des ruines de la cité millénaire Palmyre, les experts sont à évaluer l’étendue des saccages de cette perle du désert syrien, classée par l’UNESCO au Patrimoine mondial de l’humanité.

Au carrefour des civilisations aux Ier et IIe siècles, mêlant l’architecture gréco-romaine aux influences locales et perses, la voici bien abîmée. Vingt pour cent des gloires de son site sont réduits en poudre, dont les temples de Bêl et de Baalshamin, évaporés sous charges explosives en nuage de sable et de fumée.

Baudelaire célébrait dans son poème Bénédiction « les bijoux perdus de l’antique Palmyre ». À ses vers s’ajoutent de bien troublants échos.

Bien sûr, le massacre ou l’exil des populations syriennes constituent de plus grands crimes que la destruction des sites patrimoniaux. À croire que les ravages des lieux de mémoire et de culture font appel à une autre dimension de la psyché humaine, transcendant les époques et les individus. Ces merveilles nous ont précédés et devaient nous survivre. Voici l’ordre du monde rompu.

Photo: Martak Iconem Dgam Agence France-Presse L’antique citadelle de Palmyre, partiellement détruite par le groupe terroriste État islamique

Ce sentiment d’impuissance nous est familier. Même stupeur hébétée devant l’explosion des bouddhas de Bamiyâan aux mains des talibans, le pillage de trésors du musée de Bagdad, la destruction des sculptures préislamiques à Mossoul par les troupes du groupe État islamique.

Et que je te nargue, l’Occident ; filmant les sites avant, pendant, après les saccages. L’an dernier, à Palmyre, les belles ruines du théâtre romain servaient de décor à l’exécution d’une vingtaine d’adversaires militaires. Décapiter l’archéologue Khaled al-Asaad, gardien des splendeurs du site, c’était frapper au coeur du coeur.

Arme morale de destruction massive

Les symboles sont si importants que la destruction des sites patrimoniaux constitue une arme morale de destruction massive. Tant d’armées conquérantes au fil du temps ont mis à genoux, par la destruction des villes, les troupes résistantes privées soudain d’une identité collective et de repères historiques. Paris brûle-t-il ? demandait Hitler, en salivant d’avance.

Chaque fois que sont rompus les fils qui nous relient à l’héritage commun, on pénètre plus profondément le trou noir de nos amnésies collectives. Avec ou sans l’accélérateur des fondamentalistes, filant vers un avenir parti en peur, plus orphelins encore des enseignements du passé.

La communauté internationale s’est donné cinq ans, sous l’aile de l’UNESCO pour reconstruire en partie Palmyre, recoller des débris de statues, de chapiteaux jonchant le sol, récupérer des artefacts écoulés dans des musées et sur le marché noir. Les technologies de pointe permettent de reconstituer des fragments égarés à l’identique, nous dit-on. Tout n’est pas perdu. On applaudit. Quoi d’autre ?

La destruction du patrimoine de l’humanité est pourtant une arme de guerre à double et triple tranchant. Vladimir Poutine plastronne en jouant au libérateur des pierres, après avoir aidé le sanglant président syrien Bachar al-Assad à chasser le groupe EI de Palmyre. Les guerres sont sales, les bonnes causes détournées, les vénérables pierres blanchies comme l’argent sale. Les démineurs russes s’affairent déjà à sécuriser le site. Opération promotionnelle réussie !

Le vrai miracle, c’est qu’il y ait encore des gens pour préserver de façon désintéressée des biens patrimoniaux : conservateurs de musées, collectionneurs, simples citoyens parfois cachant des artefacts, en attendant la fin de l’orage. Dans notre époque de tous les saccages, on leur accorde une palme d’héroïsme.

Plus lentement mais sûrement

Hurlant en choeur contre ce saccage des biens de l’humanité, réjouis quand plusieurs pays se mobilisent pour reconstruire ce qu’ils peuvent, même si le diable en profite, on évite nos propres responsabilités quant à la destruction, lente mais sûre, d’autres sites patrimoniaux.

Des signaux d’alerte retentissent depuis des années. Au Pérou, la cité inca du Machu Picchu se voit menacée de glissements de terrain sous l’action combinée du tourisme de masse et de la déforestation. Près des pyramides, en banlieue du Caire, le désert n’est plus un espace vierge et la pollution urbaine fait son oeuvre. Le gouvernement jordanien, sans infrastructures suffisantes pour encadrer l’afflux, accroît la présence touristique sur le spectaculaire site de Petra, que les vents de sable balaient, dont on escalade les fragiles escaliers de pierre en abîmant leurs surfaces. Les paquebots de croisière longent de plus en plus près la lagune de Venise, accentuant le niveau de pollution qui la mine, etc.

Le WWF, organisation mondiale de protection de la nature, déclenchait cette semaine une nouvelle alarme, du côté des sites naturels cette fois : l’UNESCO en a classé 114, dont la Grande Barrière de corail en Australie qui s’effrite à la vitesse grand V.

La moitié de ces sites seraient menacés par des activités économiques : les usines, la pollution, les activités pétrolifères, la déforestation, l’exploitation minière, la surpêche, les villes tentaculaires et leur smog.

Ajoutez les pieds de touristes qui martèlent les dalles et les sols, leurs mains qui touchent à tout, les boutiques et les restos à trois sous en pollution visuelle.

L’UNESCO appose un vrai label de qualité en classant des sites naturels ou architecturaux, dont la fréquentation grimpera de 30 % ou plus. Ironie du sort, l’organisme de sauvegarde des merveilles de la planète accélère aussi leur dégradation.

On assiste aux débuts timides d’un tourisme écoresponsable, commandant d’impliquer et d’engager les populations locales dans l’exploitation des sites, de redistribuer les profits à la collectivité, de semoncer l’industrie qui pollue (bonne chance !), d’édicter de règles d’éthique aux visiteurs.

En attendant, hélas ! tout s’y met : djihadistes destructeurs, industrialisation aveugle, tourisme de masse mal encadré, vous, moi, eux, pour bousiller le socle de la mémoire du monde. Ah ! Ne faire que s’indigner et plaider l’innocence…

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