L’absence dans la peau

Dans Douze chansons pour Évelyne, l’auteur-compositeur-interprète et poète acadien tient un peu plus serrée la bride de son cheval fou éblouissant en perpétuel mouvement, que dans son premier roman.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans Douze chansons pour Évelyne, l’auteur-compositeur-interprète et poète acadien tient un peu plus serrée la bride de son cheval fou éblouissant en perpétuel mouvement, que dans son premier roman.

Son premier roman, Vertiges, prix Jacques-Cartier 2013, nous en avait fait voir de toutes les couleurs. Chassés-croisés multiples, coïncidences désarmantes, errances diverses qui finissaient par se recouper : Fredric Gary Comeau nous conviait à un feu d’artifice des sens. Et voilà qu’il remet ça.

Mais cette fois, l’auteur-compositeur-interprète et poète acadien tient un peu plus serrée la bride de son cheval fou éblouissant en perpétuel mouvement. Si plusieurs personnages, situations, souvenirs, conversations, rêves, voyages, scènes d’amour et de sexe s’entrecroisent, se télescopent, un fil rouge nous guide tout du long.

Ce fil rouge s’appelle Antoine Bourque. Il est poète et musicien, originaire d’Acadie. C’est lui qui est au centre de l’histoire, lui qui la raconte. Avec fougue, dans le désordre.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans «Douze chansons pour Évelyne», l’auteur-compositeur-interprète et poète acadien tient un peu plus serrée la bride de son cheval fou éblouissant en perpétuel mouvement qu'il ne le fait dans son premier roman.

À peine quelques courts inserts, où d’autres personnes de son entourage interviennent. Le temps de nous faire voir autrement ses agissements et comportements : l’amitié n’est pas exempte de coups bas, de trahisons, de mensonges. De blessures. Sous le vernis, que d’animosité.

Cet Antoine Bourque apparaissait dans Vertiges, mais au milieu d’une foule d’autres personnages. Certains d’entre eux d’ailleurs reviennent dans Douze chansons pour Évelyne, qui pourrait être une suite au premier roman, mais indirecte.

Peu importe. On a là, entre les mains, une histoire qui se suffit à elle-même. On a là un gars qui a perdu sa blonde, disparue comme par enchantement après un long voyage en amoureux aux États-Unis et au Mexique. De retour à Montréal, la belle Évelyne s’est envolée, sans un au revoir, sans un mot. Pourquoi ?

Réservoir à souvenirs

Ce pourquoi traverse le roman. On aura une bonne idée de la réponse à la toute fin. Entre-temps, on errera avec Antoine Bourque en quête d’une solution à l’énigme de cette disparition. En quête de lui-même, aussi bien.

Il a cherché partout cette femme mystère, il s’est fait aider dans son enquête, il nesait pas si elle est vivante ou morte. Il a décidé de lui écrire douze chansons, caché au fond des bois. Après avoir laissé au directeur de sa maison de disque le résultat de son labeur, il s’enfuit, sans attendre ses commentaires. Direction le Japon. C’est le point de départ du roman.

Pas question d’entrer dans les détails de l’histoire qui va suivre. À vous de voir. Simplement dire qu’elle est multiforme, qu’elle joue sur plusieurs registres à la fois, prenant parfois au tournant l’aspect d’un roman noir, et parfois, peut-être trop, du simple carnet de voyage où le temps paraît trop long.

On peut y voir aussi un réservoir à souvenirs. Souvenirs dans les souvenirs, les uns en amenant d’autres, qui en appellent d’autres encore. Tous les âges défilent.

On peut y voir encore un amalgame de réflexions. Sur l’identité acadienne, notamment : « C’est un peuple plus poétique que réaliste. C’est un peuple de rêveurs et de fabulateurs. Nous sommes un peu les Haïtiens du Nord. »

Réflexions sur le processus créatif, aussi. Sur l’écriture en particulier.

On notera au passage ce qu’en dit l’alter ego de l’auteur : « Pour moi, l’écriture, c’est quelque chose d’extrêmement intime. C’est un acte privé, à la limite du sacré. C’est comme la seule forme de religion qui me reste. Quand il y a communion, c’est en silence, entre la page et le lecteur, en différé. Le lecteur prendra ce qu’il voudra et me laissera le reste. C’est comme ça que nous communiquons, si la communication existe. »

Il ajoute : « Je peux jamais être sûr de rien. C’est fucking prétentieux de croire que ce qu’on fait peut avoir une influence sur quiconque. Je le fais parce que j’ai pas le choix et j’ai aucun contrôle sur ce qui peut arriver après. »

À travers elles

Les références à la littérature, à la musique, à la peinture, à l’art en général comme carburant de nos vies sont légion. Une phrase de Marguerite Duras, entre autres, revient de temps en temps, comme un leitmotiv : « Tu n’as rien vu à Hiroshima, rien. »

Il y a la place du hasard dans nos vies qui occupe une grande place dans le roman, comme c’était le cas dans Vertiges. Hasard, destin, comment savoir ce qui se joue à notre insu et nous conduit là plutôt qu’ailleurs, avec telle personne plutôt qu’avec telle autre ?

Le sexe, aussi, est omniprésent. On le fait, de toutes les façons, on y pense tout le temps. Cet Antoine Bourque adore faire l’amour. Et faire jouir les filles.

Un exemple : « Je veux la voir jouir juste assez loin de moi, sans même esquisser un mouvement pour toucher de mon doigt sa peau. Je veux être à la lisière de sa perte de contrôle, seulement à la lisière. À vrai dire, je voudrais être à la lisière de toutes les pertes de contrôle de toutes les filles que j’ai connues, en même temps. »

Mais ce qui domine par-dessus tout c’est l’amour. L’amour charnel. Et son absence, son manque. Évelyne l’absente embaume ce roman, qui s’avère finalement un grand, un très beau roman d’amour.

Comme en témoigne ce qui suit : « Je hurle non seulement pour elle mais pour toutes les filles que j’ai connues et perdues, toutes les âmes instables que j’ai voulu mêler à la mienne. Je hurle, car je ne sais pas comment exister sans elles. »

Le livre sera en librairie le 14 avril. L’auteur sera au stand 7 les 16 et 17 avril.

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« La plupart des garçons que j’ai connus à l’école sont devenus soit policiers, soit criminels. Je fais partie des chanceux qui ont réussi à s’évader. Je porte encore en moi la violence inhérente au lieu qui m’a vu naître, mais heureusement, elle ne s’éveille que très rarement. » Extrait de «Douze chansons pour Évelyne»

Douze chansons pour Évelyne

Fredric Gary Comeau, XYZ, coll. Quai no 5, Montréal, 2016, 288 pages