Jeter ses choux gras

Inauguré dimanche dernier, Le Frigo des Ratons, dans Rosemont à Montréal, est un lieu d’échange où donner et prendre des aliments périssables (ou non). Une initiative citoyenne antigaspillage motivée par une conscientisation du consommateur de plus en plus consterné devant les prix… et le gaspillage.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Inauguré dimanche dernier, Le Frigo des Ratons, dans Rosemont à Montréal, est un lieu d’échange où donner et prendre des aliments périssables (ou non). Une initiative citoyenne antigaspillage motivée par une conscientisation du consommateur de plus en plus consterné devant les prix… et le gaspillage.

Dans ma chaumière, le samedi soir, nous nous installons parfois devant un documentaire danois sous-titré en croate, en picorant des chips de kale. Les enfants en raffolent. Pour vrai ! Pas du croate, mais de mes choix de documentaires « engagés » et des « chips ». J’ai mis Just Eat It au menu récemment. Deux de 12 ans et un de 18 ans, attirés comme des mouches par le pot de miel, préférant se joindre à nos « petites vues » que d’aller se perdre dans le néant de leurs écrans individuels.

Ils sont ressortis de cette expérience de téléréalité complètement médusés, vaguement nauséeux et moins naïfs quant aux tenants et aboutissants du capitalisme. Mon B m’a confié : « Je ne verrai plus jamais une épicerie de la même façon. Je ne comprends pas pourquoi ils jettent au lieu de donner à des gens qui ont faim. » Bienvenue en Absurdistan.

Ce qui me scandalise, ce n’est pas qu’il y ait des riches et des pauvres : c’est le gaspillage

 

Just Eat It, c’est une expérience de déchétarisme (dumpster diving) menée durant six mois par un couple de Vancouver en 2014. Grant Baldwin et Jen Rustemeyer édictent deux règles : ne manger que ce qui est jeté tout en continuant d’accepter des invitations chez des amis et la famille, histoire de demeurer fréquentables. Leur épopée alimentaire les mènera à hanter les stationnements déserts la nuit tombée ou en plein jour, les arrière-cours de supermarchés, des compacteurs obèses et les bennes à ordures cadenassées.

Cette expérience in situ s’avère très distrayante. Elle a fait mieux pour sensibiliser notre marmaille affamée comme des mouettes de centre commercial, que bien des documentaires environnementaux sur les gaz à effet de serre ou la vie menacée des bélugas. Car, selon des chiffres récents de la FAO (Food and Agriculture Organization des Nations unies), le gaspillage alimentaire est le troisième émetteur de GES après la Chine et les États-Unis.

Et la moitié de ce gaspillage provient des individus (dans les pays riches) qui jettent de 15 % à 25 % de leur épicerie, semaine après semaine. À l’échelle planétaire, 40 % de ce qui est élevé ou cultivé n’est pas consommé, pour de multiples raisons. L’enjeu est social, moral, culturel, environnemental, économique, politique ; en fait, il touche à tant d’aspects que c’est l’un des sujets auxquels la population s’est le plus conscientisée depuis quelques années.

Le prix des aliments y est pour beaucoup et on renoue peut-être un peu avec le sens commun de nos grands-parents, dignes inventeurs du couteau économe (épluche-légumes) et qui avaient connu la guerre, la disette. On ne jette pas ses choux gras ni ses perles aux pourceaux.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Inauguré dimanche dernier, Le Frigo des Ratons, dans Rosemont à Montréal, est un lieu d’échange où donner et prendre des aliments périssables (ou non). Une initiative citoyenne antigaspillage motivée par une conscientisation du consommateur de plus en plus consterné devant les prix… et le gaspillage.

Trop, c’est comme pas assez

Si, au départ, nos deux protagonistes débutent avec un frigo et une dépense vides, ils découvrent très rapidement que leur nouveau mode de vie oscille entre privations et surplus. En fait, lorsqu’ils découvrent un aliment dans les déchets, c’est généralement en quantité industrielle. Ils ne peuvent à eux seuls consommer cette manne pantagruélique, bien sûr. Et ils se retrouvent submergés de produits encore en parfait état (avant la date de péremption), qu’ils doivent ingénieusement apprêter le plus rapidement possible.

Les pays riches produiraient de 150 % à 200 % de plus que leurs besoins réels, dans une logique marchande qui consiste à ne jamais manquer de rien et à offrir une image bien léchée d’abondance et de choix sur les étals.

Nos enfants ont poussé des exclamations devant une benne à ordures débordante de contenants d’humus (à trois semaines de la date butoir) et sont restés médusés par les caisses de tablettes de chocolat en parfait état, probablement jetées parce que l’étiquetage n’était qu’en anglais, rapportées par Grant et Jen.

Le couple démontre aisément combien la chaîne alimentaire est perturbée et a perdu de vue l’essentiel : donner la chance à tous de combler leurs besoins de base, ne pas gaspiller les ressources qui appartiennent à la collectivité.

Les armements, la dette universelle et l’obsolescence programmée sont les trois piliers de la prospérité occidentale. Si la guerre, le gaspillage et les usuriers étaient abolis, vous vous effondriez.

 

Comme le souligne l’auteur de l’essai American Wasteland : How America throws away nearly half of its food (And what you can do about it) dans le film, il est devenu tabou de ne pas recycler ou de se débarrasser d’objets dans la nature, mais pas de jeter des aliments en parfait état dans notre délire d’obsolescence programmée.

Un producteur de nectarines interviewé par les documentaristes raconte qu’il sacrifie de 20 % à 70 % de sa production pour des raisons esthétiques ou par simple saturation du marché. Un cultivateur de céleris nous montre ce que la mode des coeurs de céleri ensachés génère comme déchets dans un champ. Il en coûterait trop cher pour récupérer ces aliments comestibles.

Changements de mentalités

Le couple vancouvérois ne montre à voir que la pointe d’un iceberg qui fond doucement et braque le projecteur sur le besoin criant d’éduquer la population qui crée la demande et oriente les achats. Nous pourrions imiter la France, premier pays à adopter une loi antigaspillage (depuis février) obligeant les supermarchés à recycler les aliments encore sains et en faire des dons aux organismes de charité. Nous pourrions aussi favoriser l’achat local (plus frais) ; recycler la nourriture issue de la restauration ; valoriser les « moches » (qui semblent moins savoureux au premier regard) ; revoir et expliquer le système des dates de péremption — la Californie se propose de modifier la formulation — ; apprendre au public à cuisiner créativement avec ce qu’il a ; encourager les initiatives de frigos communautaires libre-service.

On pourrait aussi emboîter le pas au Danemark, qui a réussi à diminuer le gaspillage de 25 % en cinq ans, notamment en créant une épicerie (Wefood) qui écoule à moindre coût les aliments rejetés par l’industrie et le commerce.

L’échelle à laquelle se déploie le gaspillage est non seulement indécente, mais elle nous place face à nos mentalités gavées par l’habitude de céder à chacune de nos envies, peu importe ce que nous avons déjà sous la main.

Il faut peut-être avoir cultivé son jardin pour soupeser toute la sueur et l’énergie derrière chaque plante parvenue à maturité. Ou avoir déjà éprouvé la faim pour apprécier chaque aliment. Toutefois, en regard de l’actualité de cette semaine, on peut avancer que certaines ordures ne seront jamais récupérables.

Trouvé le lien du film Just Eat It. C’est gratuit. Leur page Facebook (Just Eat It) est remplie de liens intéressants et de bonnes idées à l’échelle internationale.

Salué l’initiative du Frigo des Ratons qui a ouvert « sa » porte dimanche dernier dans une ruelle de Rosemont (entre la 4e et la 5e Avenue/entre Rosemont et Holt). Cette initiative citoyenne de frigo urbain extérieur autogéré est accessible à tous 24 heures sur 24, tous les jours. On y donne, on y prend, notamment pour ne pas gaspiller.

Aimé le livre Le grand business des plantes. Richesse et démesure de Florence Thinard. Que ce soit les bananes, le café, la betterave, le coton, le cannabis, le maïs, la pomme ou le thé, ce qui se cache derrière les cultures est soumis aux lois du marché et de la spéculation dans certains cas. L’auteure, journaliste, diplômée en histoire et en relations internationales, nous fait comprendre les enjeux économiques et politiques derrière la mondialisation. Quotas, dumping, lobbying, marchés à terme (spéculation sur le blé, notamment), corruption : on y apprend comment on traite le vivant et les conséquences sur le marché. L’ouvrage est magnifiquement édité — graphisme, photographies, encadrés — et cela en facilite la lecture. Si vous voulez comprendre pourquoi vos aliments coûtent cher et de quelle façon ils transitent. Un must sur l’agroalimentaire.


La farce du recyclage

Dans le documentaire Recyclage : la grande illusion de Jean Guénette, on aborde la question des déchets fabriqués ici sous tous ses angles, et des plus nauséabonds. Le tiers des Québécois ne recyclent toujours pas et nous n’avons aucune obligation de le faire. Nous produisons 750 kilos de déchets par an par personne dans notre belle province, comparativement à 570 kilos en Colombie-Britannique. Un documentaire qui fait le tour de la question et montre combien les comportements peinent à changer, en partie parce qu’il en coûte moins cher de tout faire disparaître dans un site d’enfouissement. On nous apprend que les sacs à ordures sont trois fois plus nombreux en été… à cause du gazon ! Quant au compostage, nous n’avons réussi à cibler que 20 % des matières organiques avec un objectif de 100 % en 2020, qui sera difficilement atteignable. Pas un film pour les enfants, mais un examen de conscience nécessaire dont la SAQ ne ressort pas indemne (on refuse toujours la consignation de 200 millions de bouteilles par année). La partie la plus intéressante du film se déroule en Californie, sans surprise… Recyclage : la grande illusion.Les grands reportages, le 14 avril à ICI RDI.

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8 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 8 avril 2016 00 h 56

    Quelle conclusion!

    Et très excellent texte!

    Le gaspillage est un sujet qui me touche beaucoup.

    Je suis super heureuse que vous en ayez encore une fois avec tant de brio parlé.

    Je trouve vos sujets importants mme Blanchette, je vous trouve importante pour vos lecteurs qui devraient être l'ensemble des québécois.

    continuez, chaque vendredi je suis ravie!

    • Jean-Francois Doyon - Abonné 8 avril 2016 14 h 10

      Je suis pleinement d'accord avec vous .

      Bravo Josée Blanchette.

      Par où commencer pour une appuyer une démarche comme celle du Frigo des Ratons de Rosemonr.

  • Jacques Morissette - Inscrit 8 avril 2016 05 h 35

    La notion de résilience, de Boris Cyrulnik

    En effet, «...bien des documentaires environnementaux sur les gaz à effet de serre ou la vie menacée des bélugas», ne doivent pas faire oublier les abus de l'industrie de l'alimentation. À force de réaliser que la planète vieillit de plus en plus, il faudra penser dans le futur que nous avons besoin en général d'un timonier. Le capitalisme est loin de savoir jouer ce rôle.

  • Denis Paquette - Abonné 8 avril 2016 09 h 34

    Il faut acheter que ce que tu as envie de manger a courts termes

    Combien de fois j'ai vus les gens remplir leur panier comme s'il avait le temps de cuisiner, il est évident que plus de la moitiée de la nourriture va aller aux poubelles, nos modes de vie ont changées mais les commercants se prennent encore pour des magasins généraux, s'il fallait que tous les gens de la terre se conduisent comme nous ca fait longtemps que la terre serait devenue stérile, les épicerie devraient etre d'énormes buffets ou tu achètes seulement ce que tu as envie de manger a courts termes, ca vient peu a peu mais avec quelles lenteurs

  • François Beaulé - Abonné 8 avril 2016 09 h 48

    Le frigo des ratons

    Le nom est bien choisi. S'il y a de vrais ratons dans le voisinage, ils auront tôt fait de trouver le frigo et de l'ouvrir !

    Mais que se passe-t-il quand la température tombe sous zéro ? Il fera -9 dans la nuit de samedi. La nourriture va geler.

    Et l'été par temps chaud avec le soleil sur le frigo ? Bonne chance !

  • France Lord - Abonné 8 avril 2016 10 h 52

    Le glanage alimentaire : une solution pour nourrir les étudiant-e-s

    Le mois dernier, je suis allée à l'École polytechnique pour manger une bouchée au kiosque étudiant d'Éco-Nutri, dans le cadre de la Douzaine du développement durable. J'ai dégusté de la soupe froide de concombres, de la bruschetta, de la confiture de figues, de la compote de pommes sur des toasts, ainsi que des brownies, du gâteau au fromage et des smoothies : tous les ingrédients provenaient des poubelles! L'automne dernier, Émile Lord, un étudiant en génie civil, a découvert la page Facebook de Montreal Dumpster dive Free Network qui rassemble un important réseau de joyeux "plongeurs" et publie une carte des bonnes poubelles. La pratique du glanage l'a amené à développer, avec son collègue Sébastien Bernard, le projet Éco-Nutri. Cette initiative vise à implanter un système de recyclage alimentaire à Polytechnique en récupérant les aliments périmés des commerces avant que ceux-ci se retrouvent aux poubelles. Leur objectif est de créer banque alimentaire entièrement gratuite pour les élèves et le personnel de l’École tout en sensibilisant la population face à l’alimentation écoresponsable. Une nouvelle forme de défi pour des ingénieurs! Longue vie au recyclage alimentaire!