La langue d’un déraciné magnifique

Se promener aux États, même sans connaître Lowell, sa ville natale du Massachusetts, c’est se cogner sur Jack Kerouac quelque part. Une ruelle de San Francisco porte son nom près de la fameuse librairie City Lights Books du Chinatown, où il réinventait le monde avec ses amis de la Beat Generation : Allen Ginsberg et William S. Burroughs.

Suffit de prendre d’assaut les « grands espaces américains » et des passages de ses livres défilent devant nos yeux. Pour mal faire, c’est dans le film raté de Walter Salles adapté de son On the Road en 2012, épopée réduite à ses partouzes et à beaucoup d’asphalte, qu’on retrouve le moins l’écrivain libertaire.

Et s’il représentait pour plusieurs Québécois la version moderne des anciens coureurs des bois qui vivaient de folles aventures au Sud, en laissant des éclats de toponymie sous leurs semelles : Butte, Des Moines, Au Sable, Fontenelle ? Lieux témoins des racines francophones de l’américanité. Comme sa langue.

Comment ne pas vouloir pour soi ce déraciné magnifique ? Ses parents n’étaient-ils pas nés dans le bas du fleuve, entraînés comme tant d’autres par l’exode des Québécois vers les manufactures de la Nouvelle-Angleterre, lors de la « grande saignée » ?

Le Ti Jean qui n’avait jamais prononcé un mot d’anglais avant l’âge de six ans dans son quartier du « Tit Canada », où il vint au monde en 1922, doit bien porter l’ombre de ses origines. Oui, mais comment, et sous quels mots ?

Le français de Kerouac, on le connaissait surtout à travers l’entrevue accordée à Fernand Séguin en 1967 au Sel de la semaine, deux ans avant la mort de l’auteur. Il était alors célèbre autant qu’aviné, malheureux, reniant même le mouvement beatnik par lui nommé et fondé ; « errant en ce peuple, et dans sa langue errante », comme dirait Miron.

Ça vaut le coup de plonger dans cet entretien célèbre, capté en direct. Séguin lui souffle les mots qui lui échappent. Dans l’assistance, les gens rient. Kerouac ignore pourquoi. Le contraste entre son statut de mythe littéraire et cette langue raboteuse, incertaine, ce franglais de misère les rend si mal à l’aise… Mais soudain, l’hôte illustre lance des éclairs poétiques, en évoquant sa « mémère » adorée : « Elle t’envoye des patarafes et des charivaris ! »

Aux sources d’une révolution littéraire

On attendait de pied ferme la publication des écrits en français de l’auteur d’On the Road. La vie est d’hommage, série de textes inégaux établis par Jean-Christophe Cloutier, publiés chez Boréal, inédits à ce jour, sauf pour de menus passages dans ses livres en anglais, nous tombe tout chaud dans le bec. Allez ! On dévore.

Le français de Kerouac participe au mystère de son mythe. Il lisait dans le texte Proust et Céline, ses auteurs d’élection, prouvant son bon goût littéraire. L’exercice réclamait pourtant de déchiffrer la langue complexe de ces grands écrivains français, dont il ne faisait guère étalage dans sa parole et sa prose.

Après lecture du Voyage au bout de la nuit de Céline, il écrit : « J’avais l’impression d’assister au plus grand film français que l’on ait jamais tourné. » On pense à Céline qui rêva en vain de voir son Voyage porté au grand écran, se démenant auprès d’Hollywood en pure perte. Même après sa mort, tant d’adaptations avortées… Et si le Voyage était aussi inadaptable qu’On the Road, par la poésie populaire dont s’est nourri leurs styles ?

Jean-Christophe Cloutier nous fait découvrir dans La vie est d’hommage que ce joual « franglisé », écrit volontairement au son, combiné aux accents du jazz, au parler afro-américain et à l’influence de la langue verte de Céline, est à l’origine de sa révolution littéraire en sol américain.

On l’entend gémir : « J’ai jamais eu une langue à moi-même. Le Français patoi j’usqua-six angts, et après ça l’Anglais des gas du coin. Et après ça — les grosses formes, les grands expressions de poète, philosophe, prophète. Avec toute ça aujourd’hui j’toute mélangé dans ma gum. »

Reste à se laisser baigner par le lyrisme de son joual précurseur à celui des Belles-soeurs de Michel Tremblay. Ces écrits en français phonétique écarquillé commandent un effort de lecture. Mieux eut valu lire à voix haute, pour s’imprégner de leur grande mixité. On se perd, on se retrouve dans sa forêt aux trésors révélés.

Kerouac redevient Ti Jean : « Chacun a sa peur dans l’monde épouvantable. Quand qu’on est jeune comme ça la noirceur s’élarge plus vite qu’on grandit. Mais tu vouér toujours une étoile de ton lit chez vous, pis ça sa dur jusse qu’attemps t’est assez fort pi t’a pu besoin d’étoile pour t’ranforcer le coeur. »

Ailleurs, à propos de cette mémère à qui il ne parlait qu’en français, port d’attache jamais largué entre toutes ses amantes et ses pérégrinations : « J’garda ma mere ; comme toujours a l’ava pas peur de rien pis a voya le monde sale avec ses yeux claires. »

Une déclaration d’appartenance qui résonne comme la plus belle étoile de sa nuit.

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2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 7 avril 2016 01 h 25

    En terre promise

    Merci pour la présentation de ce québécois dans cette amérique, il me plairait d'en savoir un peu plus sur sa famille, sur ses origines, Kérouac est sans doute amérindien, enfin, il y a peut etre des gens qui possedent une généalogie, il est tellement a l'image du Québec

  • Bernard Terreault - Abonné 7 avril 2016 08 h 24

    Kerouac

    La vitalité, le renouvellement dans la littérature américaine doit beaucoup à ces frais débarqués, Irlandais, puis Canucks (comme on les appelait à ce j'ai appris quand j'ai vécu aux ÉU), Juifs, Italiens ...