Dans les coulisses de la francisation

«Québec peine à franciser ses immigrants », apprenait-on il y a quelques mois. Le genre de manchettes qui donne froid dans le dos, vu l’importance de la chose pour l’avenir du Québec. Quand le français se porte mal, tout le monde se retrouve un peu amoché, car la langue est, jusqu’à nouvel ordre, notre seul projet de société. En même temps, la loi 101 n’a jamais été une baguette magique. La francisation est-elle vraiment plus difficile aujourd’hui ?

À en croire une femme qui en fait son pain et son beurre depuis sept ans, le diagnostic n’est pas du tout exagéré. « Tout a changé », dit-elle, se référant à la fois au nouveau programme du ministère (MIDI) et aux immigrants à qui elle enseigne. Cette femme — qui ne veut pas être identifiée « tellement tout est politique » — en a long à dire sur les coupes, mais aussi sur la nouvelle composition des classes. Depuis plus d’un an, 50 % des élèves sont iraniens, du jamais vu pour ce qui est d’une telle communauté. « On dépense une fortune pour des gens qui ont peu d’intérêt à apprendre le français », dit mon interlocutrice.

Les ressortissants iraniens, ainsi que chinois et indiens, sont les moins susceptibles de rester au Québec. Un sur deux quitte la province pour une autre quelques années après son arrivée. Le Québec a pourtant accueilli 6000 Iraniens en 2014, et plus de 3000 dans les neuf premiers mois de 2015, en première et deuxième position du palmarès des groupes reçus. Selon le MIDI, ce sont des immigrants qui auraient été refusés ailleurs au Canada après un changement de critères de sélection. Mais pourquoi accepterait-on des gens devenus inadmissibles au fédéral et qui sont, de plus, de moins bons candidats à la francisation ? « Les Latinos savent très bien où ils débarquent en arrivant ici, dit Mme F (pour francisation). Les Brésiliens et les Colombiens sont ceux qui semblent s’intégrer le mieux ; ils sont toujours une valeur ajoutée dans une classe. »

Les problèmes en francisation ne se limitent pas à la motivation de certains élèves. Le nouveau programme du MIDI fait aussi grincer des dents. D’abord, les établissements de francisation — des universités ou des cégeps très souvent — ne sont plus vus comme des « partenaires », mais plutôt des « mandataires », un peu comme nous ne sommes plus des « patients », mais des « clients » aux yeux du ministère de la Santé. Ensuite, les professeurs n’ont plus de pouvoir d’évaluation. Finis, les tests de classement et les notes en cours de route. À la manière Barrette, c’est le ministère qui décide désormais des niveaux de compétence (il y en a trois) et de l’évaluation finale. Résultats ? « On se retrouve avec des classes à deux, trois vitesses, et plus personne ne reprend une classe. Après le troisième niveau, ils sont souvent à peine capables de conjuguer un verbe », dit Mme F.

À ce nivellement par le bas, il faut ajouter la réduction depuis un an des élèves à temps plein en faveur du temps partiel. Non seulement ça coûte moins cher, mais ceux-ci ne bénéficient pas d’un « vrai programme de soutien ». C’est d’ailleurs la cerise sur le sundae : les activités d’intégration offertes à certains endroits aux élèves à temps plein — cours de communication orale, d’histoire, de culture et jusqu’à des ligues d’improvisation — risquent aussi de sauter d’ici peu. « C’est comme si on se souciait seulement de remplir des cases, fournir des statistiques, dit la prof, démoralisée. Enseigner peut être très valorisant, en plus de sentir qu’on fait oeuvre utile pour le Québec. Mais depuis un an, cette énergie m’a complètement quittée. »

Le chef de la CAQ, François Legault, avait donc raison de remettre en question le désir du gouvernement d’augmenter de 10 000 le nombre d’immigrants au Québec. Si l’avenir passe indéniablement par l’immigration, il faut également se poser la question de l’intégration, toujours plus délicate ici qu’ailleurs en Amérique du Nord. Non seulement les services de francisation sont déficients, l’intégration au marché du travail ne marche pas fort non plus. En fait foi le reportage de Sophie Langlois à Radio-Canada cette semaine. Même quand la langue n’est pas en cause, le corporatisme dont font preuve certains ordres professionnels, le Collège des médecins en tête, est à hurler. Il faut revoir ces pratiques, se demander pourquoi, au-delà de la langue, les barrières sont plus nombreuses au Québec. L’ouverture à l’autre, dont se vantait le chef du Parti libéral récemment, doit dépasser le simple dumping d’immigrants.

17 commentaires
  • Michel Blondin - Abonné 6 avril 2016 06 h 10

    Se faire surir


    Une explication possible, "de l'au-delà de la langue".

    À force de brouiller les ondes nationalistes par des parasites de toute nature, les fédéralistes ont corrompu notre élite.
    À force de brouiller les ondes nationalistes par des parasites de toute nature, les fédéralistes ont corrompu notre élite et s'infiltrent là où c'est possible. Les immigrants sont dans le courant d'air des évolutions de mentalités et de pratiques. Le corporatisme est dans le tordeur.
    La crème du Québec se fait surir comme du petit lait non réfrigéré.

    Il y a un effort constant de déplacer l'échiquier politique qui provoque malaises, compensations, travail-botchés et passe-droits.

    C'est de la corruption par osmose sur une sorte de cataplasme sur le mal du Québec qu'on ne veut pas voir apparaître. Ni par l'élite ni par le petit monde.

    C'est la continuité du référendum 95 qui a fait des sympathisants/adversaires des perdants/perdants qui fait ses ravages par ceux aux pouvoirs.
    De ne pas avoir gagné, mais réussit à ne pas perdre par la triche, les fédéralistes achètent les convictions statistiques par le vice et la petite corruption insignifiante.

  • Pierre Desautels - Abonné 6 avril 2016 06 h 58

    L'incompétence.


    Il n'est pas surprenant qu'après tant d'années de laissez-faire, on en soit là avec l'intégration des immigrants. On entend souvent dire qu'ils ne veulent pas s'intégrer, mais c'est faux. C'est le système en place qui au lieu de leur faciliter la tâche, vient au contraire les démotiver.

    Quand ils arrivent ici, ils doivent s'adresser à deux guichets à l'aéroport. Celui du fédéral, qui leur dit qu'il y a deux langues officielles au Canada. Et celui du Québec, qui leur dit qu'il y a une langue officielle ici. Déjà, c'est mal parti. Ensuite, les fameux cours de français. Depuis presque vingt ans, on coupe ici et là, question de budget apparemment, comme si ces cours étaient plus ou moins importants, comme si ce n'était pas un investissement.

    Tout ça a commencé en 2000 quand le PQ (déficit zéro) a mis fin aux COFI et les a remplacés par la sous-traitance. Fallait le faire! Ensuite, les libéraux ont pris le relais et laissé les communautés à eux-mêmes. Débrouillez-vous. Voilà le message qu'on envoie aux immigrants. Pas fort...

  • Lise Bélanger - Abonnée 6 avril 2016 07 h 27

    Le Québec accepte les immigrants refusés selon les critères canadiens(!)Du dumping on dirait.

    Pourquoi le Québec accepte-t-il des immigrants non recevables au Canada, et dans quel intérêt?
    Est-ce parce que les iraniens et autres ne veulent pas venir au Québec? Alors pour satisfaire le parti libéral dont le but très clair et avoué par ses actes, est de noyer les québécois (francophones ) dans une mer anglophone, le Québec accepte les refusés/ inaceptables quitte à diminuer le niveau et statut social du Québec et qui sait, mettre notre sécurité en danger?

    Avec le parti libéral, le loup est dans la bergerie en ce qui concerne l'immigration.

    Tout les économistes indépendants le disent: les immigrants des dernières années n'aident aucunement le niveau économique des québécois, au contraire et de plus en plus ils refusent de se franciser.

    Alors pourquoi, pile-t-on autant sur le peuple québécois au point non seulement de le faire disparaître comme peuple mais aussi de l'affaiblir économiquement?

    Parce que le parti libéral apparatient à certaine(s) communautés ethniques du Québec et que leur politique va à l'encontre du peuple québécois, ces nègres blancs d'Amérique.

    Pourtant, ce Québec nous appartient. Alors pourquoi baissons-nous les bras et pire, votons-nous pour ceux qui creusent notre tombe?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 avril 2016 07 h 51

    Il arrive que des solutions soient simples

    Au Royaue-Uni, un immigrant ne peut être admis sur le territoire brittanique s'il n'a pas déjà une bonne connaissance de l'anglais.

    Vous avez bien lu. Le "multiculturalisme" anglais n'est pas aussi stupide qu'on aime le dépeindre au Québec.

    Ce laissez-faire apparent n'est possible qu'après qu'on ait semé les germes de l'assimilation parmi les nouveaux-venus. Une fois anglicisé, l'immigrant écoutera la télévision anglaise, lira les journaux anglais (en plus de ceux de sa langue nationale), écoutera de moins en moins la musique de son pays d'origine, pour finalement ne conserver de son pays natal que les recettes de maman et quelques vêtements folkloriques.

    Voilà la loi 101 anglaise. Sournoise mais efficace.

    • Jean-François Trottier - Abonné 6 avril 2016 10 h 14

      Vous avez raison. Le pire est que cette "loi" fonctionne uniquement sur des préjugés profondément ancrés dans la tête de certains anglophones depuis, au moins, Élizabeth I.

      Quand on est absolument convaincu d'avoir la seule façon "normale" de vivre...

      Je sais, c'est bête, mais c'est ce que j'ai vu au fil de mes 30 ans de carrière ici, aux USA et en Ontario. Pas tous mais beaucoup, et une majorité chez ceux qui décident, croient être le "main way of life".

      Donc, les autres n'ont qu'à s'adapter, eh.

      Ce n'est pas du racisme, et d'ailleurs la plupart des Américains ne sont racistes du tout (le problème est structurel et chez certains sous-groupes sociaux).

      C'est autre chose: ils ne croient pas être meilleurs, ils croient être au centre presque "géographique" des différentes façons d'être. Bizarre et d'autant plus dangereux qu'ils sont incapables de voir leur propre étrangeté.

    • Sylvain Auclair - Abonné 7 avril 2016 09 h 22

      Mais comme tout le monde veut apprendre l'anglais, tout ce que le Royaume-Uni fait, c'est de déléguer la formation de ses immigrants à d'autres pays. Quelqu'un avait déjà calculé combien de milliards par an ce pays gagnait du fait que l'anglais était enseigné presque partout.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 6 avril 2016 08 h 28

    Le mépris n'aura qu'un temps?

    Non! C'est faux. Au Québec, on dirait qu'il sera éternel car les québécois francophones l'ont si bien intégré qu'ils se l'appliquent désormais à eux-mêmes.

    Merci pour votre excellent texte. Mais on dirait que rien ne parvient à sonner le réveil.

    Triste. Très triste.