Hallucinations

Pour se donner quelques hallucinations qui font changement de la torpeur du quotidien, pas besoin de consommer de la drogue ou quelque autre substance prohibée par les autorités en place. Non, il suffit de jeter un coup d’oeil ne serait-ce que furtif (question d’éviter la surdose et une possible attaque d’apoplexie) à la liste des masses salariales des équipes professionnelles de baseball majeur publiée chaque année à l’occasion de l’ouverture de la saison régulière.

Effectuons d’abord un léger retour en arrière. Nous sommes à la fin de 1976. Nos Expos viennent de boucler une campagne de pure horreur, 55-107, à 46 matchs de la tête dans l’Est de la Nationale, mais à peu près personne ne s’en est rendu compte pour des raisons générales de Jeux olympiques à Montréal et toutes ces choses — ils ont attiré moins de 8000 spectateurs en moyenne par joute. Ils sentent donc qu’il leur faut porter un grand coup alors que l’équipe s’apprête à emménager au Stade olympique, vous savez celui qui est trop caverneux et situé beaucoup trop dans l’est de la ville pour seoir à quiconque le moindrement civilisé.

Nos Expos décident conséquemment de partir à la chasse de Reggie Jackson. L’autonomie des joueurs est encore toute jeune et, comme le statut est acquis au compte-gouttes, ceux qui sont libres se font faire une cour intense. Jackson est un voltigeur étoile flamboyant qui tient en relativement haute estime sa propre personne — lorsqu’on lui demande ce que cela lui fait d’être hué dans les stades adverses, il répond : « Fans don’t boo nobodies » — et sait se laisser désirer.

Jackson intéresse sérieusement au moins quatre clubs, et nos Expos lui déroulent le tapis rouge. Dans le journal, on le voit visiter le Stade olympique et on songe à part soi que nos Expos ont dû tenter de le séduire avec une formule à l’emporte-pièce, genre « Avec toi avec pas de toit ». En attendant que Reggie prenne une décision, le suspense se révèle proprement insoutenable.

Que lui offrent nos Expos ? Presque 5 millions de beaux dollars, apprendra-t-on plus tard.

Mais attention, presque 5 millions… pour cinq saisons.

Marrant, n’est-ce pas ? L’un des plus gros noms du baseball pour un salaire annuel même pas dans les sept chiffres ! Est-ce qu’on discerne là une méchante aubaine proche du vol en plein jour, oui ou oui ?

À l’époque, les propriétaires d’équipes, ceux-là mêmes qui avaient précédemment assuré que jamais au grand jamais ils n’embaucheraient un traître joueur autonome puis faisaient la queue pour acheter à fort prix, s’entendaient pour prédire une chose : quand des joueurs allaient toucher une rémunération de 1 million par année, ce serait la faillite. La fin des haricots, messieurs dames, nous vous remercions d’avoir été des nôtres mais nous n’allons pas dilapider notre colossale fortune pour vos beaux yeux et votre divertissement.

Ils ont aussi dit cela quand les salaires ont approché 2 millions par année, puis 3 millions, puis 5, puis 10, puis ils ont arrêté de se plaindre parce qu’ils ont bien vu que personne ne les croyait et ils ont laissé la machine à fric fonctionner à plein régime. D’où les hallucinations évoquées plus haut.

Quant à Reggie Jackson, on devait découvrir qu’il n’avait jamais sérieusement eu l’intention de s’établir à Montréal. Car dans la course à ses services, on retrouvait les Yankees de New York, et l’homme ne pouvait s’imaginer ailleurs que sur la plus grande scène. Les Yankees lui offraient moins d’argent que nos Expos, mais des tonnes de prestige de plus (sans parler d’une Rolls-Royce Corniche flambant neuve), et ce qu’il pourrait toucher en commandites en se produisant dans la Grosse Pomme compenserait largement. Surtout qu’il passerait à la postérité en frappant trois circuits consécutifs dans le 6e et dernier match de la Série mondiale de 1977 et que les Yankees remporteraient aussi le championnat en 1978, alors que nos Expos, vous savez, les titres, ils n’en ont jamais vraiment fait une habitude…

Tout cela remonte à presque 40 ans, et on éprouve un mal insondable à imaginer que ça s’est un jour joué sur des peccadilles comme quelques centaines de milliers de dollars. Car dans la liste qui induit le tournis chez le citoyen moyen, on retrouve au sommet les Dodgers de Los Angeles, qui verseront en 2016 la somme de 249 781 668 $US à leurs 25 joueurs. La prochaine fois, nous nous amuserons d’ailleurs à faire de petits calculs à ce sujet.

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3 commentaires
  • Alain Dubreuil - Inscrit 5 avril 2016 10 h 36

    Commentaire déplacé sur les gens de l'est

    M. Dion, vous avez écrit:

    Ils sentent donc qu’il leur faut porter un grand coup alors que l’équipe s’apprête à emménager au Stade olympique, vous savez celui qui est trop caverneux et situé beaucoup trop dans l’est de la ville pour seoir à quiconque le moindrement civilisé.

    Je trouve que vous êtes effronté pour insinuer que les gens civilisés ne vont pas dans l'est. A ce compte-là, le stade de soccer devrait-il déménager au centre-ville? Les gens ont décidé d'ignorer les Expos tout simplement parce que l'équipe n'était plus compétitive.

    Bien vôtre,

    Alain Dubreuil, Ph.D.
    Un fier résident de Pointe-aux-Trembles

    • Michel Thériault - Abonné 5 avril 2016 19 h 27

      M. Dubreuil, je crois que vous n'avez pas saisi l'ironie de M. Dion
      (en passant, je ne vois pas du tout ce que votre titre - Ph.D. - rajoute à votre commentaire...).

  • André Joyal - Inscrit 6 avril 2016 19 h 26

    Allez dans l'est...

    En effet, ce Ph.D n'a pas l'habitude de fonctionner au second degré. De toute évidence il n'est pas habitué à la prose de l'ami Dion.

    André Joyal Ph.D lui aussi...