Questions de mandat

Depuis quelques jours, une lettre ouverte adressée à la directrice artistique et générale d’Espace Go, Ginette Noiseux, a été largement partagée et commentée sur les réseaux sociaux. Signée par l’auteure dramatique Annick Lefebvre, la missive s’en prend aux orientations de ce théâtre qui, tout en continuant d’afficher des orientations féministes, serait plutôt « en perte de curiosité, d’intégrité et de sens » quant à la réalisation de ce mandat.

En ligne ainsi que dans les pages de la dernière livraison de la revue Jeu, l’auteure de « J’accuse » adresse ainsi un certain nombre de questions pertinentes à celle qui dirige ce qui fut jadis le Théâtre expérimental des femmes : « […] Ça remonte à quand, la découverte d’une auteure québécoise à l’écriture singulière et à la voix forte à Espace Go ? Ça remonte à quand, à Go, une pièce d’une auteure dont le travail n’a pas déjà été validé par une autre direction artistique ? » Elle s’en prend également au choix de Sophie Cadieux et d’Évelyne de la Chenelière à titre d’artistes en résidence, les considérant comme « des artistes consensuelles et consacrées » comparativement à d’autres voix féministes se développant « hors des institutions ».

Si elle dit déplorer le ton peu gracieux et la grossièreté intellectuelle d’une partie de l’argumentaire de Lefebvre, la directrice de Go dit prendre acte de la critique qui lui est adressée et annonce dans la foulée la mise sur pied d’un chantier de réflexion « sur les enjeux actuels du théâtre féministe ». L’événement, dont la forme reste à définir mais auquel Ginette Noiseux dit réfléchir depuis un certain temps déjà, devrait se tenir dans son théâtre dans le courant de la prochaine saison.

Récriminations et cohabitation

Outre les enjeux liés à la diversité des expressions féministes et à la mutation des mandats artistiques dans le temps, cette controverse ramène également dans le paysage un certain nombre de questions et de frustrations qui ont fortement coloré les débats de notre monde théâtral ces dernières années. Quelles sont les attentes du milieu à l’égard des théâtres établis ? Comment ceux-ci peuvent-ils être porteurs de solutions face à l’actuelle crise de croissance de l’activité théâtrale, qui laisserait sur le carreau les plus jeunes générations ? Accorde-t-on à ces maisons les ressources nécessaires pour jouer un rôle d’accueil et d’accompagnement et, le cas échéant, pourrait-on exiger d’eux qu’ils remplissent ces fonctions ?

Les théâtres à saison qui possèdent ou gèrent leur propre espace sont à la fois ceux dont les dépenses en fonctionnement sont les plus élevées et ceux qui bénéficient la plupart du temps des plus importants investissements de fonds publics. Leur longévité et leur importance dans l’histoire du théâtre local contribuent à en faire en quelque sorte des institutions, ce qui leur vaut à la fois l’attachement, l’admiration et un certain nombre de récriminations de la part de leurs pairs.

Parmi celles-ci, on trouve le conservatisme de programmations misant souvent sur des valeurs sûres à cause d’impératifs élevés de rentabilité, ce qui a un effet direct sur les choix de textes, de metteurs en scène et d’interprètes. Notons aussi l’absence d’une culture de l’accueil et du mentorat comme il a pu s’en développer ailleurs ; à quelques exceptions notables près, comme à la Licorne par exemple, les initiatives en ce sens sont encore très timides, voire inexistantes. La mise sur pied des Écuries ou d’un organisme comme LA SERRE – arts vivants découle de manière assez directe de l’incapacité des institutions à faire une place aux nouveaux venus.

Dans le cas d’Espace Go, rappelons que le théâtre du boulevard Saint-Laurent, qui entreprendra bientôt des travaux majeurs de rénovation grâce à un appui important de Québec, est déjà l’hôte de divers créateurs et organismes. Ainsi, outre son programme d’artiste en résidence d’une durée de trois ans, il partage en ce moment une partie de ses ressources avec les compagnies chevronnées UBU et le Théâtre PÀP ainsi qu’avec les plus jeunes entités Orange Noyée (Mani Soleymanlou) et bientôt Millimètre (Sophie Cadieux).

Ces ententes colorent évidemment les saisons de diverses manières, Go devenant diffuseur et même coproducteur pour plusieurs spectacles. Si les affinités électives que Ginette Noiseux se reconnaît avec ces créateurs de valeur sont sans aucun doute défendables, le développement d’une pluralité de paroles féministes ne semble pas avoir servi de principale pierre d’assise à l’édification de cette nébuleuse élargie. Vivement un chantier sur le sujet !

2 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 5 avril 2016 09 h 53

    L'importance de gueuler

    Ce « coup de gueule » d'Annick Lefebvre révèle la règle qui sévit dans notre société. On peut débattre « raisonnablement » ad vitam eternam et ça ne bouge pas.
    Mais qu'on se fâche un peu et qu'on mette son coeur en colère sur la table, voilà que tout le monde entend tout haut ce que chacun disait tout bas.

    Bravo à Annick Lefebvre de se « mouiller » ainsi. Elle brasse les idées et les idées ont besoin d'être brassées pour être vivantes.

  • Olivier Dumas - Abonné 5 avril 2016 12 h 05

    Se réapproprier notre dramaturgie féministe

    Les grandes œuvres théâtrales québécoises écrites par des femmes sont rarement montées à Montréal. Alors que les textes de Gratien Gélinas ou Michel Tremblay, entre autres, reviennent souvent hanter les scènes de la métropole, nous ne voyons jamais, ou si peu, ceux de Jovette Marchessault, de Françoise Loranger, ou encore les solos percutants de Pol Pelletier. Quarante ans après sa création en mars 1976, un bijou comme La Nef des sorcières attend toujours une reprise.